Louer ses œuvres : artothèques, entreprises, contrats
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Compte rendu du webinaire du 22 avril 2022, animé par Pierre-Benoit Roux, cofondateur de La Condamine, qui recevait Leslie L. Lhussiez, fondatrice et directrice de l'association Pigeons & Hirondelles. Règles de droit à jour au 4 octobre 2026.
On entend de plus en plus parler de location d'œuvres d'art : des galeries en ligne la proposent, des institutions prêtent leurs collections. Deux questions se posent alors à tout artiste. Est-ce un vrai débouché, qui peut vous apporter des revenus ? Et si oui, qui contacter ?
Une méthode pour faire le tour du sujet
Le webinaire s'ouvrait sur un petit bijou du XXe siècle, une boîte scintillante hérissée comme un oursin : on a envie d'en faire le tour, sans savoir à quoi elle sert ni comment la prendre. La location d'œuvres fait le même effet. Pour l'analyser, tournez autour, comme d'une sculpture : le critique américain Brooks Atkinson tenait le point de vue figé pour l'illusion la plus fatale. D'où une grille en quatre lettres, P.L.U.S. :
- P comme politique : la pratique a-t-elle une histoire ? Est-elle financée, soutenue par les institutions culturelles ?
- L comme légal : quelles lois l'encadrent, quelles facilités fiscales, et comment pèsent-elles sur l'offre ?
- U comme usages : les gens louent-ils vraiment des œuvres, et dans quelles conditions ? Que change la technologie ?
- S comme services : qui propose de la location ? La liste se nourrit des trois lettres précédentes.
La même grille vous servira pour d'autres sujets : les galeries en ligne, le travail avec les grandes entreprises.
P : une politique publique, née à Berlin
La location d'œuvres n'est pas une invention française. Au début du XXe siècle, à Berlin, le peintre Arthur Segal, d'origine roumaine, réunit un groupe d'artistes pour faire circuler leurs œuvres chez des particuliers, contre un loyer. « La situation économique des artistes est défavorable depuis des temps immémoriaux », écrivait-il en 1924 (cité par Annie Chevrefils Desbiolles, L'artothèque comme média, ministère de la Culture, 2016). L'idée essaime surtout en Europe du Nord, où la Norvège et la Suède ouvrent des artothèques dans les années 1960, et jusqu'au Québec.

En France, la première artothèque ouvre au Havre en 1961, dans l'élan des maisons de la culture d'André Malraux ; le ministère de la Culture en soutient la création à partir de 1982. Retenez les mots-clés de cette histoire : éducation populaire, décentralisation, achat national et achat local. Comme les médiathèques, auxquelles elles sont souvent associées, les artothèques défendent la culture pour tous. Leurs achats sont donc éclectiques, ouverts à beaucoup de médiums et de parcours d'artistes. On y trouve rarement des œuvres à 20 000 €, et les sculptures se prêtent moins facilement.
Le paysage est pyramidal, comme les subventions qui le font vivre : le ministère, à travers les DRAC et la direction générale de la création artistique ; un réseau national, l'Association de développement et de recherche sur les artothèques (ADRA), qui comptait 37 membres en 2024 ; puis des structures variées. Certaines artothèques dépendent d'un centre d'art, d'une école d'art ou d'une médiathèque. D'autres sont régionales, comme L'inventaire, l'artothèque des Hauts-de-France, qui prête aux particuliers comme aux entreprises et mène aussi des résidences et des actions éducatives. D'autres encore circulent en camion pour installer les œuvres chez les gens. Les fédérations d'éducation populaire ont les leurs : celle de la Ligue de l'enseignement du Morbihan prête des multiples (gravures, estampes, photographies) aux établissements scolaires publics. Autour, enfin, une multitude de petites associations de passionnés, hors du réseau officiel, achètent des œuvres pour les prêter. Les Frac, qui prêtent aussi leurs collections, forment un réseau plus difficile d'accès.
Le prêt est rarement une activité isolée. Il s'inscrit dans un ensemble : résidences, interventions d'artistes, partenariats avec les écoles, les établissements de santé, les EHPAD ou les prisons, au titre des grands dispositifs que se partagent les ministères (voir Art et santé et Culture et justice). Cherchez « culture santé » et « prêt d'œuvres » : vous trouverez aussi des associations avec qui travailler.
Entrer dans une artothèque, exposer en médiathèque
Première voie : candidater. L'artothèque de Montpellier, une association, publie par exemple son formulaire en ligne : à jour au 4 octobre 2026, elle demande des visuels de six œuvres, réunit son comité de sélection deux fois par an, et les artistes lui prêtent leurs œuvres pour un an, sans les lui vendre. D'autres achètent pour leur collection : renseignez-vous avant d'envoyer votre portfolio et de très belles photos de vos œuvres.
Deuxième voie : vous rapprocher des associations de votre territoire et vous inscrire dans plusieurs dispositifs. Une fois référencé dans une artothèque, d'autres portes s'ouvrent : résidences, interventions, expositions plus importantes.
Troisième voie : les médiathèques. Souvent liées à une artothèque, elles exposent régulièrement des artistes, et ces expositions doivent être rémunérées. C'est le droit de présentation publique, l'une des formes du droit de représentation de l'auteur (code de la propriété intellectuelle, art. L122-2). Depuis le 18 décembre 2019, le ministère de la Culture recommande un minimum : 1 000 € pour une exposition monographique ; pour une exposition collective, 1 000 € à partager entre les artistes s'ils sont moins de dix, 100 € par artiste au-delà. D'où les 100 à 250 € par artiste qu'on observait en 2022. La recommandation est volontaire, mais obligatoire pour les structures labellisées que le ministère soutient. C'est léger, mais c'est une manière de vous faire identifier par le réseau local et d'y trouver les bons interlocuteurs.
L : le droit d'auteur, et la location aux entreprises
Le cadre légal touche deux choses : vos droits d'auteur, et l'acte même de louer. Côté statut, à jour au 4 octobre 2026, ce que vous tirez de la vente ou la location de vos œuvres originales est un revenu d'artiste-auteur, au même titre que vos droits d'auteur, dont le droit de présentation publique (code de la sécurité sociale, art. R382-1-1).
Côté entreprises, deux mots-clés reviennent : le leasing, ou location longue durée avec option d'achat, et la location avec option d'achat ; le leasing back reste minoritaire. Tel que les loueurs le présentaient en 2022, le mécanisme est simple : une société ou une profession libérale loue une œuvre (de 13 à 48 mois selon les offres), passe les loyers dans ses charges, et peut la racheter en fin de contrat pour une valeur résiduelle, autour de 5 % du prix. Ces durées et ce pourcentage sont des pratiques de loueurs, pas des règles de la loi, et le plafond de loyers à 5 % du chiffre d'affaires mis en avant par certains ne repose sur aucun texte retrouvé. Les loyers suivent les règles générales des charges ; c'est à l'expert-comptable de l'entreprise de valider le montage.
Ne confondez pas la location avec la déduction de l'achat d'une œuvre originale d'artiste vivant (code général des impôts, art. 238 bis AB) : l'entreprise déduit le prix de son résultat sur cinq ans, dans la limite de 20 000 € par an ou de 5 ‰ de son chiffre d'affaires, diminuée de ses dons de mécénat, si l'œuvre est exposée au public ou aux salariés, hors de leurs bureaux, et pour les achats faits avant le 31 décembre 2028. Le détail est dans Mécénat, défiscalisation, financement participatif.

Ces facilités nourrissent tout un réseau d'échanges entre entreprises. Des galeries et des plateformes s'associent à des sociétés de financement spécialisées dans le leasing d'œuvres d'art ; en 2022, ces sociétés ne travaillaient qu'avec des galeries. En 2026, certaines comptent aussi les artistes parmi les vendeurs qu'elles règlent sur facture : lisez leurs conditions avant de les démarcher (voir la fiche-annuaire n° 20). Des conseillers indépendants aident les entreprises à louer ou à acheter de l'art, et des agences événementielles se servent de la location pour organiser des expositions en entreprise : cherchez-les sur LinkedIn. Pour convaincre une entreprise, certains loueurs proposent en ligne une simulation de l'économie d'impôt.
U : qui loue vraiment ?
La défiscalisation, en location comme à l'achat, est rarement le déclencheur. C'est un argument second, qui facilite une décision déjà prise par un dirigeant amateur d'art, le plus souvent dans une PME (voir Mécénat, défiscalisation, financement participatif). La cible naturelle du leasing, ce sont ces petites structures, les cabinets de professions libérales dont le titulaire aime l'art, les hôtels et les restaurants. Vous pouvez démarcher un cabinet en lui présentant cette solution, avec un catalogue, ou passer par une galerie qui la pratique. Et attendez-vous à des choix moins clivants que dans un centre d'art : l'œuvre sera vue tous les jours sur un lieu de travail.


Chez les particuliers, la location n'est pas encore entrée dans les usages. En 2022, presque toutes les offres que l'on trouvait en ligne visaient les entreprises, et même les artothèques, faites pour les particuliers, restent une pratique minoritaire. La location n'est donc pas le nouveau débouché qui réglerait le modèle économique de l'artiste. C'est un complément, et une porte vers des partenariats avec des structures.
L'avenir pourrait changer la donne. Chez les plus jeunes, une tendance se dessine : faire l'expérience d'une œuvre plutôt que la posséder. On voit déjà des œuvres diffusées sur des écrans, l'artiste étant payé en droits d'auteur, des plateformes qui vendent des reproductions, des services qui impriment des œuvres numériques, des marques qui puisent dans l'univers d'un artiste. Chaque fois, ce que l'on vit n'est plus l'original, mais l'expérience d'une image de l'original, qui devient le support d'un dérivé (voir Les nouveaux galeristes, Les produits dérivés et Les NFT).
Le regard d'une artothèque associative
L'invitée a fondé en 2013, dans l'Yonne, l'association d'art contemporain Pigeons & Hirondelles. Elle aide des artistes à se professionnaliser et ramène vers l'art des habitants qui s'en sentent coupés : un centre d'art de proximité dans un quartier populaire, ouvert en 2020, une caravane devenue espace d'exposition mobile, et un camion-artothèque. Le camion va jusqu'au marché, au-devant d'un public qui n'oserait pas entrer dans une galerie et qui emporte une œuvre chez lui.
Le financement est venu tard. L'artothèque devait être un bonus ; elle a plu. Le premier coup de pouce est venu d'une fondation privée d'art contemporain, 4 000 € la première année, après un simple mail à son fondateur, avec une photo de la caravane. Ce nom a fait réagir la DRAC, puis la région : une fois qu'un financeur vous suit, les autres viennent. S'y ajoutent des aides par action : la DRAC pour aller chaque mois dans un EHPAD, où chaque résident peut choisir une œuvre pour sa chambre ; la politique de la ville dans les quartiers ; la DRAC et l'administration pénitentiaire en prison.


En 2022, il suffisait d'adhérer à l'association, pour 10 € par an, et de laisser un chèque de caution du prix de l'œuvre empruntée. La plupart des emprunteurs rendent l'œuvre, faute de budget notamment ; ceux qui achètent choisissent plutôt des œuvres moins chères, gravures ou impressions numériques. Si l'œuvre est vendue, tout le prix va à l'artiste. L'association ne pouvait pas encore payer de droit d'exposition ; une autre artothèque associative versait 50 € à chaque artiste quand elle en avait les moyens.
Son premier conseil : un contrat, toujours, même quand vous prêtez sans être payé. Une location est un louage de choses, un prêt gratuit un prêt à usage, à charge pour l'emprunteur de rendre l'œuvre (code civil, art. 1709 et 1875). Écrivez pour combien de temps, et à quelles conditions. Vérifiez que l'œuvre est assurée clou à clou, c'est-à-dire de votre atelier jusqu'au lieu de prêt, et retour. Un modèle de convention de location d'exposition rédigé par un photographe en 2013 exigeait même une attestation d'assurance avant le départ des tirages. Demandez enfin où l'œuvre sera accrochée : une salle de restaurant n'est pas faite pour une peinture à l'huile.
Chaque artothèque a ses contraintes : la sienne n'accepte que des œuvres au format A4. Ailleurs, un petit mail avec la photo d'une ou deux œuvres suffit pour se présenter ; le reste est une rencontre. Les artothèques associatives ont quelque chose d'humaniste, et l'invitée y voyait le propre de l'art : comme un livre emprunté à la bibliothèque, une œuvre n'a pas besoin d'être possédée pour agir sur nous.
Questions des participants
Combien coûte la location d'une œuvre pour un particulier ? Cela dépend du circuit. En leasing, on paie des loyers, et ces offres visent surtout les entreprises. Dans une artothèque, on paie le plus souvent un abonnement ou une adhésion modiques : 10 € par an en 2022 dans l'association invitée, avec un chèque de caution du prix de l'œuvre.
Beaucoup d'entreprises organisent déjà des expositions dans leurs locaux : n'est-ce pas un frein ? Au contraire : des agences se servent de la location pour proposer ces expositions, et une entreprise s'attache peu à peu à ce qu'elle a au mur, jusqu'à acheter l'œuvre ou à payer un loyer. Vous pouvez vous-même proposer la location, souvent avec un partenaire : c'est une manière de mieux diffuser vos œuvres.
Fiche pratique à télécharger
Annuaire : louer ses œuvres (artothèques, entreprises) : les artothèques publiques et associatives, les collections qui achètent pour prêter, les loueurs, les galeries et les agences qui placent des œuvres en entreprise
Pour aller plus loin
- Annie Chevrefils Desbiolles, L'artothèque comme média. Les artothèques : une expérience originale de démocratisation de l'art dans un écosystème artistique en recomposition, rapport n° SIE 2017 011, ministère de la Culture, direction générale de la création artistique, décembre 2016.
- Association de développement et de recherche sur les artothèques (ADRA), le réseau.
- Ministère de la Culture, « La rémunération du droit de présentation publique », 18 décembre 2019.
- Code de la sécurité sociale, art. R382-1-1 ; code de la propriété intellectuelle, art. L122-2 ; code général des impôts, art. 238 bis AB ; code civil, art. 1709 et art. 1875, Légifrance.
- Sur La Condamine : L'artiste et le marché de la décoration, Les nouveaux agents, Vivre de son art, Construire sa trajectoire et Art et ruralité.
Revoir le webinaire
Replay du webinaireLouer ses œuvres : artothèques, entreprises, contratVidéo de la chaîne YouTube de La Condamine. Le lecteur ne se charge qu'au clic.
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