blue check icon 19 septembre 2024 - 19h00 blue check icon Compte rendu du webinaire ci-dessous. blue check icon Pierre-Benoît Roux, cofondateur de La Condamine

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Comment se positionner sur le marché du multiple et du fanzine ?

Le multiple et le fanzine : la micro-édition, une porte d'entrée

Compte rendu du webinaire du 19 septembre 2024, animé par Pierre-Benoit Roux, cofondateur de La Condamine.

Que veut dire « le multiple et le fanzine » ? Avant ce webinaire, la question a dérouté plus d'un interlocuteur, et c'est bon signe : là où les définitions hésitent, il y a souvent une valeur ajoutée artistique à prendre. Livre d'artiste, estampe, tract, fanzine : ces formes modestes font circuler votre travail, vous font rencontrer d'autres artistes et vous ouvrent d'autres lieux. La reproduction d'une œuvre existante est traitée dans l'article sur les tirages et reproductions ; il s'agit ici de l'imprimé conçu comme une œuvre.

Un geste premier, en marge du marché

Le webinaire s'ouvrait sur un mur de Paris photographié par Brassaï, qui a relevé pendant des années les graffitis gravés dans les murs (Graffiti, Éditions du Temps, 1961). Ce qui le retenait : un geste élémentaire, anonyme, sans intention de marché. Dès 1933, dans la revue Minotaure, il écrivait que « ces signes succincts ne sont rien moins que l'origine de l'écriture ». Ce geste premier, qui échappe à l'institution et au marché, c'est le souffle de la micro-édition.

Qu'appelle-t-on micro-édition ? Un opuscule fait avec une économie de moyens, réalisé de bout en bout par l'artiste, en petit tirage, qui ressemble ou non à un livre : une forme libre, mais modeste, comme sa diffusion. Présentant le Grand Salon de la micro-édition, à Lyon en 2011, l'auteur Jésus Mohamed Bertoyas décrivait une économie rarement subventionnée, souvent à prix libre, où les ventes remboursent à peine l'impression : un « travail de passionnés, paluches noircies à la nécessaire nécessité du faire ».

Cette forme a une histoire : celle du samizdat, ces presses clandestines qui faisaient circuler sous la censure soviétique tracts et textes interdits, et dont la subversion a séduit l'avant-garde. Dada, puis les surréalistes, ont fait du tract et de la revue des formes artistiques destinées à faire circuler l'art. Si vous peignez ou sculptez, concevoir un petit imprimé comme une forme artistique, c'est communiquer avec une valeur ajoutée.

Page imprimée titrée « La Sainte-Vierge », occupée par une large tache d'encre noire éclaboussée, signée Francis Picabia
L'imprimé comme œuvre. Francis Picabia, La Sainte Vierge, pleine page de la revue 391, n° 12, Paris, mars 1920. Original (encre de Chine et graphite) : Paris, Centre Pompidou (AM 2008-91). Domaine public.

Producteur, éditeur, diffuseur

Côté production : estampes, tracts, livres, autoproduits et tirés en petit nombre. L'artiste maîtrise toute la chaîne, souvent grâce à des collaborations et à du matériel mis en commun : il est producteur, éditeur et distributeur, dans des lieux collectifs qui produisent, vendent et exposent. Côté diffusion : les festivals ; le dépôt en librairie d'art, souvent des librairies-galeries, contre une commission de l'ordre de 25 à 30 % en 2024 ; les artothèques et les fanzinothèques, comme celle de Poitiers, qui conserve et donne à consulter des fanzines depuis 1989. En 2024, ces livres se vendaient entre 15 et 80 €, quand ils n'étaient pas donnés.

Le mémoire d'Arthur Plateau sur la micro-édition (université Toulouse – Jean Jaurès, 2017) synthétise ces traits. C'est l'objet, plus que son contenu, qui fait la qualité d'une micro-édition. Objet trouble, entre arts plastiques et édition, marginal par son économie mais libre dans son geste, il intéresse galeristes, centres d'art, artothèques, médiathèques et musées : c'est un espace de détection.

Carte du ciel imprimée en clair sur fond bleu nuit : un grand cercle d'étoiles et de constellations entouré de colonnes de caractères chinois
Une carte imprimée d'après une pierre. Cheonsang yeolcha bunyajido, carte du ciel d'après la stèle gravée en 1395 sous le roi Taejo, Corée, époque Joseon, gravure sur bois (date du tirage non établie). Séoul, Kyujanggak, Université nationale de Séoul. Domaine public.

Le webinaire en dressait la cartographie, à l'image de cette carte du ciel coréenne imprimée d'après une stèle, déjà une micro-édition à sa manière. Des festivals, partout en France, où l'on entre facilement et où l'on trouve des artistes avec qui collaborer, car la forme coûte peu mais demande parfois des compétences techniques ; à Paris, Offprint réunit chaque automne des éditeurs indépendants. Des micro-éditeurs, souvent galeristes ou collectifs d'artistes, avec qui coéditer un catalogue, voire une monographie. Des ateliers d'impression, où amateurs et professionnels partagent une presse.

Leszek Brogowski et Anne Mœglin-Delcroix ont nommé ce fonctionnement « l'esprit de réseau » (Nouvelle revue d'esthétique, 2008). Sans centre, sans institution qui fasse la pluie et le beau temps, le réseau échappe à la concentration du pouvoir : c'est ainsi que sont apparus, des années 1960 aux années 1980, le livre d'artiste et toutes sortes d'imprimés, de la revue à la carte postale, pour créer et diffuser hors des circuits dominants.

Des lieux qui cumulent toutes les fonctions

Regardons de plus près le lieu de production lui-même, comme ce guerrier de Kuniyoshi qui affronte la salamandre géante en la regardant dans les yeux.

Estampe japonaise : dans des vagues bleues, un guerrier en armure lutte au corps à corps avec une salamandre géante qui le fixe de ses yeux ronds
Regarder l'animal dans les yeux. Utagawa Kuniyoshi, Hangami Danjō no jō Arakage terrassant une salamandre géante dans la rivière Tontagawa, vers 1834-1835, gravure sur bois en couleurs. Londres, British Museum (2008,3037.21210). Domaine public.
Atelier d'imprimeurs du XVIIe siècle : un ouvrier tire le bras d'une grande presse à étoile, un autre encre une plaque, des feuilles sèchent au plafond
La presse partagée. Abraham Bosse, Les Imprimeurs en taille-douce, 1642, eau-forte. Paris, musée Carnavalet (G.83). Image : Paris Musées, CC0.

Deux cas d'étude. Les Moyens du Bord, à Morlaix, dans l'ancienne Manufacture des tabacs, se consacrent aux arts imprimés : expositions, résidences, atelier ouvert aux amateurs et aux professionnels, artothèque, éducation artistique et culturelle, et un rendez-vous annuel de la petite édition d'artistes, Multiples ; la DRAC compte parmi leurs partenaires (site consulté le 4 octobre 2026). Lendroit éditions, à Rennes, fondée en 2001 et installée au centre-ville depuis 2014, est maison d'édition, librairie et galerie, attachée à l'expérimentation éditoriale et à la reproductibilité dans l'art.

Ces lieux, souvent associatifs, cumulent les fonctions et vous offrent trois choses : un ancrage local, car on y rencontre vite beaucoup d'artistes ; une autonomie artistique, hors de réseaux de diffusion souvent inaccessibles (musées, galeries, éditeurs reconnus) ; une forme d'autonomie financière : l'objet se vend peu cher, mais les ateliers, le partage de la presse, l'aide à imprimer le catalogue d'un autre artiste, les ventes d'œuvres plus chères qu'un festival fait naître finissent par composer une économie.

Pourquoi cette marge est-elle reconnue ? Dans le champ artistique décrit par Pierre Bourdieu, le désintéressement vaut reconnaissance depuis le XIXe siècle : plus un geste semble étranger au commerce, plus il passe pour artistique. Croyance plus que vérité, elle structure le champ, et le fanzine incarne ce geste d'avant-garde. Une frange de l'art contemporain le reconnaît, des partenaires publics soutiennent ces lieux : la micro-édition est une porte d'entrée informelle vers les institutions.

Faire de l'imprimé un geste artistique

Ne traitez pas le fanzine comme un flyer : c'est un espace d'expérimentation à bas coût, qui exprime une recherche. Pour le pavillon soviétique de l'exposition internationale de la presse, à Cologne en 1928, El Lissitzky conçoit un catalogue de photomontages dépliés en accordéon. Walter Benjamin, dans L'Auteur comme producteur (1934), estime qu'une publication n'est révolutionnaire que si son support porte physiquement cette radicalité. Si vous autoproduisez un catalogue de vos peintures, faites-en un geste artistique, pour qu'il soit reconnu comme tel.

Livre ouvert : à gauche, des mains noires et rouges pointent une croix ; à droite, un grand « № 2 » rouge et noir ; sur la tranche, des onglets illustrés
Le livre comme expérience. El Lissitzky, mise en page de Pour la voix (Dlia golosa), poèmes de Vladimir Maïakovski, Berlin, 1923, impression typographique, avec un index à onglets. Providence, RISD Museum. Domaine public.

Yannick Bouillis, fondateur d'Offprint, voyait le monde de l'art « conçu comme une forteresse » : « à choisir entre essayer de réseauter pendant des années pour obtenir une petite expo de trois mois dans un petit espace et faire un livre qui existe pendant des années, le choix se fait facilement » (cité par Mathias Deshours, Slate, 10 octobre 2015).

Plus une proposition est radicale, moins elle a de profondeur de marché : ses acheteurs sont surtout d'autres artistes, qui soutiennent la production, et des commissaires. Plus elle est familière, plus elle touche le grand public. La radicalité rapporte peu, mais elle fait reconnaître un geste. Des résidences sont d'ailleurs consacrées au fanzine, au papier ou à l'estampe, en atelier d'impression, en centre de recherche ou en milieu rural : un pas vers l'institution (voir candidater à une résidence).

Les conseils du webinaire :

  • rejoignez une association ou un lieu collectif qui pratique la micro-édition autour d'une presse, près de chez vous ;
  • intégrez à votre gamme des formes d'impression originales, une déclinaison qui ne soit pas une simple reproduction de vos œuvres ;
  • réalisez avec le collectif un catalogue ou un fanzine pour votre exposition : ces collaborations mènent souvent à d'autres projets, car les pratiques collectives, a montré le sociologue Pierre-Michel Menger, accumulent compétences et occasions de diffusion (voir le travail entre artistes et, pour Menger, Participer à des salons) ;
  • participez aux événements de micro-édition, exposez dans le lieu du collectif, déposez vos imprimés en librairie-galerie, répondez aux appels à projets, seul ou en collectif.

Une seconde stratégie part d'un travail qui n'a rien d'imprimé : des ateliers d'éducation artistique et culturelle autour de l'objet imprimé. Une artiste qui peint le monde sous-marin peut conduire un cycle au terme duquel les élèves, ayant réfléchi à sa démarche, produisent un fanzine, grâce à des presses légères. L'école apprécie cette forme simple, qui laisse aux élèves un objet. Pour le chercheur Jérôme Dupeyrat, cité par Arthur Plateau (2017), les imprimés offrent « un rapport à l'art plus ouvert, plus domestique sans être décoratif, davantage ancré dans le quotidien, moins sacralisé » (voir le milieu scolaire).

Gamme, collaboration, intégration

Trois logiques pour finir, précieuses en particulier aux illustrateurs et aux photographes.

La gamme. Le livre d'artiste micro-édité s'inscrit dans une gamme qui allait, en 2024, de 15 à 1 500 € environ : à côté de vos œuvres plus chères, comme un tirage, mais en geste artistique à part entière (sur la logique de gamme, voir les produits dérivés).

La collaboration. La micro-édition croise l'édition, l'art contemporain, l'illustration, et même la musique : des musiciens font des fanzines avec des artistes. Le philosophe Yves Michaud, qui a décrit un art « à l'état gazeux », jugeait en 2009, dans Télérama, que « la véritable audace, aujourd'hui, c'est de se déplacer, de passer à d'autres formes » (cité par Slate, 2015). Collaborer multiplie les rencontres, donc les occasions.

L'intégration. Le livre peut devenir une œuvre, avec sa valeur marchande. En 1964, Marcel Broodthaers prend cinquante exemplaires invendus de son recueil de poèmes Pense-Bête et les noie à moitié dans le plâtre : c'est sa première œuvre plastique, aujourd'hui au S.M.A.K. de Gand. Plus près de nous, Giuseppe Penone, exposé au couvent de La Tourette en 2022, en a tiré un livre d'artiste, Le Bois sacré du couvent de La Tourette, qui rassemble ses frottages des murs de béton. Ce passage de la marge au marché tient à la valeur artistique reconnue de la micro-édition : une passerelle vers des réseaux plus conventionnels, jusqu'aux galeries.

El Lissitzky l'écrivait en 1926, dans « Notre livre » : tant que le livre restera un objet à manipuler, « il nous faudra attendre chaque jour de nouvelles inventions fondamentales dans le domaine de sa production ». Parce qu'elle se renouvelle sans cesse, la forme est une porte d'entrée : une valeur artistique pour votre travail, puis économique, et un chemin pour vos œuvres non éditées.

Dépôt légal, ISBN, TVA : ce que dit le droit

Règles à jour au 4 octobre 2026.

Le dépôt légal. Tout imprimé mis en nombre à la disposition d'un public, au-delà du cercle de famille, même gratuitement, se dépose à la Bibliothèque nationale de France, estampes et cartes postales comprises (code du patrimoine, art. L131-2, R131-1 et R132-1). Aucun seuil de tirage pour ce qui est produit en France : les exceptions visent surtout les imprimés de ville ou administratifs, les réimpressions à l'identique et les documents importés à moins de cent exemplaires (art. R132-2). Éditeur de vous-même, vous déposez un exemplaire au plus tard le jour de la mise en circulation (art. R132-4) ; votre imprimeur, si vous en avez un, fait son propre dépôt (art. R132-6). La BnF le précise : autoédition, graphzines et estampes originales y sont soumis.

ISBN et ISSN. L'ISBN, attribué par l'AFNIL, n'est pas obligatoire, mais certains circuits, librairies ou plateformes l'exigent. Pour une publication en série, le centre ISSN de la BnF attribue l'ISSN après la parution du premier numéro ; les publications intermittentes en sont exclues.

Page de livre portant une photographie sous-marine en noir et blanc : un scaphandrier casqué, relié à la surface par un tuyau, tient une plaque devant lui
Un procédé photomécanique. Louis Boutan, Portrait instantané d'un scaphandrier, photographie de 1898, héliogravure de Dujardin, planche X d'un livre de Boutan publié à Paris vers 1900. Amsterdam, Rijksmuseum (RP-F-2001-7-115-27). Image : Rijksmuseum, CC0.

Œuvre d'art ou livre ? Pour la TVA, une estampe est une œuvre d'art originale si elle est tirée en nombre limité de planches entièrement exécutées à la main par l'artiste, « à l'exception de tout procédé mécanique ou photomécanique » (code général des impôts, annexe III, art. 98 A) : ni photocopie, ni impression numérique, ni héliogravure. Si vous êtes redevable de la TVA, livres et œuvres d'art relèvent du taux réduit de 5,5 % (CGI, art. 278-0 bis) ; sous les seuils de la franchise, vous n'en facturez pas (voir Fixer ses prix). Ces règles passent au 1er janvier 2027 dans le code des impositions sur les biens et services.

Vos revenus. Même modestes, les ventes se déclarent. La vente d'exemplaires de votre œuvre, quand vous en assurez vous-même la reproduction ou la diffusion, est un revenu artistique, comme la conception et l'animation d'une collection éditoriale originale (code de la sécurité sociale, art. R382-1-1, 2° et 9°). Les ateliers artistiques que vous animez peuvent être des revenus accessoires, dans une limite annuelle (art. R382-1-2).

Questions des participants

Je pratique déjà l'estampe : la micro-édition me concerne-t-elle ? Oui : au croisement de plusieurs pratiques, la micro-édition est très démocratique. On y collabore facilement, et cette fluidité permet de chercher de nouvelles formes à partir d'une technique que vous maîtrisez déjà.

Fiche pratique à télécharger

Annuaire : le multiple, le fanzine et la micro-édition : les salons, les librairies, les éditeurs, les ateliers d'impression et les résidences pour faire circuler vos fanzines, livres d'artiste et estampes

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Pour aller plus loin

Revoir le webinaire

Replay du webinaireMultiple et fanzine : la micro-édition pour les artistes

Vidéo de la chaîne YouTube de La Condamine. Le lecteur ne se charge qu'au clic.

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