Fixer ses prix : calculer, se situer, composer une gamme
- Lecture : 14 min
- Fiche à télécharger ↓
- Revoir le webinaire ▶
Compte rendu des webinaires du 25 juin 2020, organisé avec une place de marché en ligne de créateurs et d'artisans d'art, et du 23 juin 2021, surtout tourné vers le spectacle vivant, animés par Pierre-Benoit Roux, cofondateur de La Condamine. Les montants sont ceux de ces deux années ; les règles de droit sont à jour au 4 octobre 2026.
Fixer un prix est un moment délicat de la vie d'un artiste. En annonçant un prix, vous dites quelque chose de votre travail, et vous ouvrez déjà une négociation. Beaucoup d'artistes demandent s'il existe un juste prix. Il n'en existe pas : le prix est celui que les gens sont prêts à payer. Plutôt que de chercher le bon chiffre, il s'agit de comprendre dans quel jeu vous vous trouvez.
Le webinaire de 2021 s'ouvrait sur Les Tricheurs du Caravage : un jeune homme croit jouer aux cartes, tandis qu'un autre jeu se trame derrière lui ; faute d'en comprendre les règles, il est hors jeu. Un prix peut l'être aussi, trop élevé ou trop bas, au point de ne plus être compris. Le but est un prix qui soit dans le jeu, et qui vous permette de vivre de votre travail. Georges de La Tour a repris le sujet quelques décennies plus tard.

Le problème du gâteau
On peut faire un gâteau avec les ingrédients les plus luxueux : il ne se vendra pas forcément, et sûrement pas au prix d'un gâteau de supermarché. C'est la tension entre le coût de production et le prix du marché.
Calculez pourtant ce que vous coûte ce que vous vendez, pour voir les coûts cachés. Dans le spectacle vivant, le prix de cession d'un spectacle additionne le coût plateau (salaires, location de salle, techniciens, matériel), les frais annexes (tournée, droits d'auteur à reverser, médiation culturelle quand un théâtre vous demande d'animer des ateliers) et une marge pour la structure, que l'on situait en 2021 entre 20 et 30 %.
Pour une œuvre plastique, d'autres méthodes sont usuelles : le prix au point, un coefficient appliqué aux dimensions, un prix au centimètre carré, ou l'addition des matériaux, des frais et du temps passé. Ce calcul n'est qu'une partie du problème : il vérifie que votre prix est viable et qu'il n'est pas hors jeu. Fixer son prix, c'est faire correspondre ce prix de revient avec des prix de marché.

Comptez aussi ce qui sera prélevé sur votre prix. Côté statut, à jour au 4 octobre 2026 : la vente de vos œuvres originales, et des exemplaires que vous reproduisez ou diffusez vous-même, sont des revenus artistiques, soumis à cotisations (code de la sécurité sociale, art. R382-1-1). Un auteur ne facture pas de TVA tant que ses ventes d'œuvres et cessions de droits ne dépassent pas 50 000 € l'année précédente et 55 000 € l'année en cours (35 000 et 38 500 € pour ses autres activités ; code général des impôts, art. 293 B). Au-delà, la vente d'une œuvre d'art supporte la TVA à 5,5 % (art. 278-0 bis). Au 1er janvier 2027, ces règles passent dans le code des impositions sur les biens et services, sous d'autres numéros. Une galerie, enfin, prend sa commission sur votre prix public (voir l'article sur la négociation).
Le juste prix est dans l'esprit de l'acheteur
Il n'y a pas de prix rationnel. Le prix pertinent existe dans l'esprit de l'acheteur, qui essaie de deviner si le vôtre est juste. Or il sait mal ce que valent les choses : combien vaut une bouteille d'eau, quand l'eau coule du robinet ? Il ne réfléchit pas au prix, il le sent. Le prix est un message. Deux règles en découlent.
- Ne demandez pas à votre client quel est le juste prix. Il ignore ce qu'il y a derrière votre travail et n'a pas de repères, ou de mauvais.
- N'envoyez pas un prix par mail sans explication. Un simple « voici mes prix » reste souvent sans suite, faute de comprendre pourquoi le prix est ce qu'il est. Passez d'abord par le téléphone ou une rencontre, faites de la pédagogie, puis envoyez une proposition qui ne crée pas de surprise. Un devis bien plus bas que prévu ne vend pas davantage : on en conclut que la qualité n'y sera pas.
Le prix fait partie du produit. Entre une bouteille d'eau de marque à 2,50 € et une bouteille sans étiquette vendue 10 centimes dans la rue, laquelle choisiriez-vous pour faire boire votre enfant ? Un prix plus élevé inspire parfois confiance. La manière de présenter ce que vous vendez, l'expérience d'achat, détermine donc le prix que vous pouvez demander. En ligne, la photographie est souvent le seul intermédiaire entre l'acheteur et l'œuvre : ce n'est pas l'œuvre, et c'est pourtant tout ce qu'il en voit. Lumière, mise en scène, mise en contexte : c'est ce qui permet un prix plus élevé.


Une gamme plutôt qu'un prix
L'acheteur compare sans cesse ce qu'il voit devant lui (un rayon, un site, une plateforme) et ce qu'il connaît déjà. Il procède par déduction heuristique : il juge vite et intuitivement. Une expérience de Joel Huber et Christopher Puto, de l'université Duke, souvent racontée avec des bières, le montre. Entre deux bières, l'une bon marché, l'autre plus chère, la plupart prennent la plus chère. Ajoutez une bière encore moins chère et jugée médiocre : une partie des acheteurs se reporte sur la bon marché. Ajoutez plutôt une bière très chère : c'est celle du milieu qui se vend le mieux. L'acheteur se situe entre le moins cher et le plus cher, et cherche le meilleur rapport qualité-prix : un centre de gravité.
Pensez donc une gamme de prix, et orientez votre interlocuteur à l'intérieur. Schématiquement, une grille compte quatre étages :
- le prix de référence, le plus cher : il n'est pas fait pour être vendu, mais pour montrer jusqu'où vous pouvez aller et la qualité de ce que vous savez faire ; à côté, le reste paraît moins cher ;
- le prix du centre de gravité, celui du marché, qui paraît le meilleur rapport qualité-prix ;
- le prix d'appel, sur ce qui ne vous prend pas trop de temps : la marge y est faible, mais il fait entrer en relation avec de premiers acheteurs, à qui vous proposerez ensuite autre chose ;
- les prix de ce qui n'est pas votre proposition principale, comme les produits dérivés.
Un exemple venu du théâtre : une compagnie de lecture à voix haute avait pour vitrine un spectacle cédé 3 500 €, peut-être 4 000 € en 2021 ; des formes avec un lecteur seul ou un musicien, entre 700 et 1 000 € ; des ateliers de médiation à 450 €. Chacun choisissait l'expérience qui correspondait à son budget.
À prix différents, expériences différentes, et acheteurs différents. Imaginez une boutique éphémère : des amis viennent vous soutenir, autour de 20 €, souvent sur une impulsion ; vers 300 €, on achète sur un coup de cœur ; dans l'art, à partir de 700 € environ, on réfléchit, on revient plusieurs fois (ordres de grandeur de 2020). C'est identifier les volontés de payer. La grille donnée en exemple pour les arts visuels en 2023 figure dans l'article sur la négociation.
Se situer : repères, environnement, publics
La valeur perçue est relative : on la juge en comparant. Mais il existe aussi des valeurs absolues, les grands repères de votre marché, qui disent si vous êtes hors jeu. Vous placer au-dessous, au-dessus ou au même niveau est déjà un positionnement artistique. En 2021, pour le spectacle vivant, on pouvait regarder les plateformes où des artistes vendent eux-mêmes leurs spectacles ; les budgets des médiathèques, où un spectacle se payait souvent 400 à 500 € ; les appels à projets des directions régionales des affaires culturelles (DRAC), dont les budgets de résidence ou de médiation laissent déduire des prix ; et vos pairs, des compagnies comparables. Pour des œuvres, le relevé passe par les galeries, les plateformes et les places de marché où vendent des artistes comparables.
L'environnement compte autant. Sun Tzu faisait du terrain le meilleur allié du soldat (L'Art de la guerre, chapitre X) : le lieu où vous publiez votre offre, en dur ou en ligne, détermine votre clientèle. Une galerie d'un quartier aisé attire un panier moyen plus élevé qu'un petit salon en région. Chaque place de marché a sa propre grille : votre prix dit à laquelle vous pouvez appartenir, et plus il est élevé, plus l'expérience d'achat doit être soignée. Regardez qui fréquente le lieu, et qui d'autre y montre son travail.

Votre grille dit aussi vos objectifs. Une musicienne a donné, pour devenir intermittente, de nombreux concerts dans des écoles : un fonds de roulement, dans un environnement qui ne faisait pas venir les programmateurs de festivals. Elle a aussi joué, sans être payée, dans une grande salle parisienne ; cette visibilité lui a permis de vendre ensuite des concerts plus chers à des festivals. Il y a des lieux pour le volume et d'autres pour la notoriété : jonglez entre ce qui assure l'équilibre économique et des investissements dont le but est le développement.
Particuliers, collectivités et entreprises, enfin, n'ont pas les mêmes repères : en 2021, une entreprise passant par une agence qui fait intervenir des artistes pouvait payer jusqu'à trois fois plus que certaines collectivités. Une grille trop rigide ne permet pas de vendre à chacun.
Tester, ajuster, tenir ses prix
Puisque le prix juste est ce que le client est prêt à payer, la pratique vous l'apprendra. Le webinaire de 2020 proposait un test A/B : une série limitée à un prix multiplié par deux, pour voir si vous pourriez augmenter vos prix ; et, pour une pièce qui ne se vend pas malgré de belles photos, une série limitée d'un produit différent, à un prix divisé par deux.
Une fois vos prix posés, gare à l'effet de cliquet (voir l'article sur les enchères). Redescendre d'un coup dévalue ce que vos acheteurs vous ont payé ; après une forte baisse, vous ne remonterez que petit à petit. Changez vos prix lentement.
Restez cohérent d'un lieu de vente à l'autre : en ligne, l'acheteur qui aime un objet le cherche ailleurs et compare, et un objet moins cher sur votre site que chez son distributeur envoie des messages contraires. Les prix d'atelier sont admis un peu plus bas (voir l'article sur l'atelier) ; en boutique, des pièces absentes du site justifient des prix différents.
Négocier sans dévaluer son travail
Il y a des lois implacables : dans Le Septième Sceau d'Ingmar Bergman (1957), le chevalier tente de négocier avec la Mort. Sachez ce qui n'est pas négociable.
- Le gratuit, pas plus de 15 % de votre activité.
- Mieux vaut un échange qu'un prix ridicule. Proposez un échange de services, un troc, ou faites-le gratuitement si vous tenez à le faire. Un prix ridicule laisse penser que votre travail l'est ; un prix toujours en promotion vaut, au fond, le prix du rabais.
- À prix différent, expérience différente. Un geste commercial de 10 % au plus, disait-on en 2021 (15 % dans le webinaire de 2023 sur la négociation). Au-delà, retirez quelque chose : un comédien, un décor, un format. Ne baissez jamais de moitié en moins d'une journée : on en conclura que c'était beaucoup trop cher.
- Gardez des leviers qui n'affectent pas la qualité perçue : paiement en plusieurs fois ou différé, livraison offerte, un cadeau.

Questions des participants
Faut-il indiquer le prix dans un dossier de présentation ? Seulement si vous connaissez le budget et les habitudes d'achat de vos interlocuteurs, une mairie ou des programmateurs jeune public aux barèmes connus. Sinon, non : le dossier ne permet pas la pédagogie de ce prix.
Sur un site, une grille détaillée ou un contact ? Pour des interventions sur mesure, vendues à une mairie, un théâtre ou une entreprise, un contact, qui débouche sur un appel : le devis fera foi. Vendre des œuvres à des particuliers obéit à une autre règle, à jour au 4 octobre 2026 (code de la consommation, art. L112-1, et arrêté du 3 décembre 1987). Une œuvre à vendre exposée au public, à l'atelier, en exposition ou en galerie, porte son prix toutes taxes comprises, sur un écriteau ou une étiquette, sur elle ou à proximité (arrêté, art. 1, 4 et 5). À distance, sur un site, par mail ou sur un réseau social, le prix doit être indiqué de façon précise avant la conclusion de la vente (arrêté, art. 14 ; code, art. L221-5).
On me propose des prix dérisoires, et d'autres les acceptent. Un prix hors jeu, qui ne couvre même pas vos frais, attire souvent les clients les moins cadrés, qui demandent beaucoup et restent insatisfaits. En photographie, des jeunes diplômés proposaient en 2021 des journées de prise de vue à 200 € pour des marques de cosmétiques, quand un prix d'entrée normal se situait entre 750 et 950 € ; beaucoup de clients ne vont même pas vers eux. Ce marché cassé n'est peut-être pas le vôtre : construisez une grille large et cohérente, qui montre que vous êtes professionnel.
Faut-il offrir les frais de port ? Là où la livraison est presque toujours offerte, faites de même, quitte à relever un peu le prix : en 2020, une place de marché de créateurs constatait beaucoup de paniers abandonnés devant des frais de port disproportionnés. Ailleurs, gardez la livraison offerte comme levier si l'acheteur demande un rabais.
Fiche pratique à télécharger
Fixer ses prix, pas à pas : du prix de revient à la grille : une méthode à remplir pour calculer ce que vous coûte une œuvre, relever les prix de votre marché, composer une grille en quatre étages et tenir vos prix
Pour aller plus loin
- Sur ce site : Négocier : ni compromis, ni combat, Produits dérivés : faut-il en proposer autour de ses œuvres ?, Vivre de son art, Faut-il vendre ses œuvres aux enchères ? (la cote, l'effet de cliquet) et, pour la théorie, Qu'est-ce qui fait la valeur d'une œuvre ?.
- Joel Huber et Christopher Puto, « Market Boundaries and Product Choice: Illustrating Attraction and Substitution Effects », Journal of Consumer Research, vol. 10, n° 1, 1983, p. 31-44.
- Rafi Mohammed, The Art of Pricing, Crown Business, 2005, pour qui il vaut mieux plusieurs prix, fondés sur la valeur perçue par l'acheteur, qu'un prix parfait.
- James S. Duesenberry, Income, Saving and the Theory of Consumer Behavior, Harvard University Press, 1949, pour l'effet de cliquet.
- Légifrance : code de la consommation, art. L112-1 et L221-5 ; arrêté du 3 décembre 1987 relatif à l'information du consommateur sur les prix ; code général des impôts, art. 293 B et 278-0 bis ; code de la sécurité sociale, art. R382-1-1 ; ordonnance n° 2025-1247 du 17 décembre 2025 (recodification de la TVA au 1er janvier 2027).
Revoir le webinaire
Replay du webinaireFixer ses prix d'artiste : coûts, repères, grilleVidéo de la chaîne YouTube de La Condamine. Le lecteur ne se charge qu'au clic.
Dans le même thème : Vendre son travail
Faut-il créer des œuvres en série ?
Original ou multiple, rareté ou désir mimétique, méthode Chardin, mondes de l'art : ce que la série change pour la valeur et la diffusion de vos œuvres.
Webinaire du 5 mars 2026
Développer une activité de fresquiste : entre l'artisan et l'artiste
Commande publique, décor chez les particuliers, ateliers, art urbain : comment intégrer la fresque à votre activité, et les règles à connaître en 2026.
Webinaire du 3 février 2026
Le multiple et le fanzine : la micro-édition, une porte d'entrée
Fanzine, livre d'artiste, estampe : comment la micro-édition fait circuler votre travail, ouvre des réseaux et des lieux, et ce que dit le droit.
Webinaire du 19 septembre 2024
Produits dérivés : faut-il en proposer autour de ses œuvres ?
Cartes postales, tirages, motifs édités : où placer vos produits dérivés, à quel prix, avec quel statut, et l'expérience d'un artiste qui vend sur les marchés.
Webinaire du 11 janvier 2024
