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Pourquoi et comment préparer sa monographie d’artiste ?

Préparer sa monographie d'artiste : de l'inventaire au livre

Compte rendu du webinaire du 7 décembre 2023, animé par Pierre-Benoit Roux, cofondateur de La Condamine.

Pourquoi et comment préparer une monographie d'artiste ? Le mot qui compte est préparer. Il ne s'agit pas encore de publier, mais de réunir les conditions qui permettront un jour de se projeter dans une publication, et de mesurer ce qu'un tel livre peut apporter à la diffusion de votre travail. Car il arrive un moment, dans une carrière, où c'est le livre qui fait circuler l'œuvre.

Le Liber Veritatis et les enjeux de l'écrit

Le bénéfice a été compris très tôt, à une époque sans scanner ni photocopie. De 1635 environ jusqu'à sa mort, en 1682, Claude Gellée, dit le Lorrain, a copié au dessin chacun de ses tableaux dans un même livre, en notant au dos un numéro, sa signature et le nom du commanditaire. Ce Liber Veritatis, le « livre de vérité », était à la fois un registre et un livre de copies : il servait à affirmer sa paternité, à suivre ses œuvres et à léguer un ensemble qui fait sens.

Un port au soleil couchant, bordé de palais à colonnades ; au centre un grand navire, au premier plan des personnages qui débarquent
Claude Gellée, dit le Lorrain, Ulysse remet Chryséis à son père, vers 1644, huile sur toile, 119 × 150 cm. Paris, musée du Louvre. Domaine public.

À la fin de sa vie, il montra ce livre à son biographe, Filippo Baldinucci, et lui expliqua qu'il avait ainsi enregistré tous ses tableaux pour se défendre des peintres qui cherchaient à s'en attribuer la paternité. L'historien de l'art Michael Kitson ajoute que les dessins devinrent de plus en plus élaborés, jusqu'à ce que le livre soit « sa plus précieuse possession et virtuellement une fin en soi, en tant qu'œuvre d'art ». Ce n'est pas encore une monographie ; c'est plus proche du catalogue raisonné. Mais peut-être tous les enjeux des textes qui entourent l'œuvre sont-ils déjà réunis là.

Dessin au lavis reprenant la composition du tableau : le port, les palais, le navire et les personnages du premier plan
Garder la trace. Claude Gellée, dit le Lorrain, Ulysse remet Chryséis à son père, dessin du Liber Veritatis (LV 80), vers 1644, plume et lavis. Londres, British Museum. Domaine public.
Double page manuscrite couverte de colonnes de noms suivis de numéros
Savoir où sont les œuvres. Page d'index du Liber Veritatis, avec les noms des propriétaires des tableaux, date incertaine, plume et encre. Londres, British Museum. Domaine public.

On peut en dégager quatre, qui valent pour tous les textes écrits autour de votre travail.

  • Authentifier. Tenir le registre de ses œuvres, c'est dire : c'est moi qui l'ai fait. Le droit d'auteur naît de la seule création, sans dépôt (Code de la propriété intellectuelle, art. L111-1), mais une trace tenue dans la durée aide à établir la paternité, et une œuvre clairement attribuée se valorise mieux.
  • Tracer. Une des validations d'une œuvre, c'est la somme des lieux par lesquels elle est passée : les lieux et les gens qui la regardent lui donnent de la valeur.
  • Faire œuvre d'un ensemble. L'artiste se soucie de sa postérité : réunir toutes ses œuvres pour les présenter comme un tout qui fait sens.
  • Inscrire un propos dans une histoire ou un milieu. Au XVIe siècle, Giorgio Vasari raconte la vie des artistes à la manière des vies de saints ; ses Vies (1550, augmentées en 1568) passent pour le premier livre d'histoire de l'art.
Page de titre imprimée dans un riche encadrement gravé : figures, armoiries des Médicis et, en bas, une vue de Florence
Giorgio Vasari, Le Vite de' più eccellenti pittori, scultori e architettori, page de titre de la deuxième édition, Florence, Giunti, 1568, encadrement gravé sur bois. Domaine public.

Le texte est presque indissociable de la reconnaissance : de la paternité, ou de la maternité, de l'œuvre, de sa valeur artistique, d'une trajectoire, d'un propos.

Une définition par contraste

Une monographie est, étymologiquement, l'écrit (graphie) d'un seul sujet (mono) : un livre qui porte sur un objet précis et limité. La monographie d'artiste parle d'un seul artiste, et elle n'est pas écrite par lui. Elle n'est pas forcément exhaustive : il peut y avoir plusieurs volumes. Elle se définit mieux par ce qu'elle n'est pas.

Ce n'est pas un portfolio. Le portfolio, une quinzaine de pages, réunit une biographie ou un CV, une démarche et une sélection d'œuvres légendées. Avec une note d'intention, il devient un dossier de candidature. C'est un document de communication, une bande-annonce (voir Faire son portfolio) ; ses textes, en revanche, nourriront la monographie.

Ce n'est pas un catalogue d'exposition, qui présente une exposition ou une collection, avec une préface et des notices écrites par un critique ou un commissaire. Produisez-en pourtant, même en ligne, à partir des nombreux modèles gratuits : ces catalogues ponctuent les temps forts de votre trajectoire et constituent autant de matière pour qui écrira un jour sur vous.

Ce n'est pas un catalogue raisonné. Selon le Dictionnaire de l'Académie française, c'est un « ouvrage qui dresse l'inventaire le plus complet possible des œuvres peintes, dessinées, sculptées ou gravées d'un même artiste ». Il compte deux parties : des informations biographiques et techniques pour situer l'artiste, puis le catalogue lui-même, par médium, par thème ou chronologique, avec pour chaque œuvre ses données techniques, sa provenance, sa localisation, son historique, sa bibliographie, un commentaire et une reproduction. Tiré en petit nombre, il s'adresse aux professionnels et sert à estimer la valeur artistique et marchande d'une œuvre, lors d'une vente ou d'une succession.

On peut le comparer à la tête du démon Humbaba conservée au British Museum : un visage fait d'entrailles, un tout formé de toutes ses parties. C'est peut-être l'élément le plus important de la préparation : la base de données à partir de laquelle un critique, un commissaire ou un auteur produira la monographie, qui est une interprétation de l'œuvre.

Petite plaque de terre cuite : un visage grimaçant aux traits creusés de sillons, coiffé d'un bonnet strié
Plaque au visage du démon Humbaba, Babylonie, vers 2000-1600 av. J.-C., céramique, 7,6 × 6,4 cm. New York, The Metropolitan Museum of Art (55.162.1). La tête montrée pendant le webinaire, au British Museum, n'est pas reproduite ici. Image : The Met, CC0.

Commencer par l'inventaire

Un simple tableur suffit pour lister vos œuvres et suivre leur circulation. Le modèle de catalogue raisonné proposé dans le webinaire compte douze colonnes : numéro de l'œuvre, image, titre, année, médium, technique, dimensions, collection, lieu d'exposition, prix, statut et presse. Quelques règles :

  • Numérotez systématiquement, avec une seule numérotation pour tout votre travail, la technique étant indiquée à côté. C'est un numéro d'immatriculation, le même qui figurera sur vos certificats d'authenticité. Si vous n'avez jamais numéroté, commencez maintenant.
  • Mettez toujours une image, même de qualité médiocre.
  • Distinguez le médium et la technique : l'huile, l'acrylique, le pastel ou l'aquarelle d'un côté, le collage ou la technique mixte de l'autre.
  • Notez où se trouve l'œuvre : vendue ou non, dans quelle collection, à quel emplacement.
  • Listez les lieux d'exposition. L'œuvre existe dans un contexte, celui des textes mais aussi celui des autres œuvres : ce à côté de quoi la vôtre a été montrée dit quelque chose de votre trajectoire.
  • Prévoyez dès le départ trois colonnes de plus : la provenance, l'historique et la bibliographie de chaque œuvre, que le catalogue raisonné demande.

Il existe aussi des outils en ligne : des bases inspirées du catalogue raisonné, conçues par des historiens de l'art, qui servent de support à des publications comme à des expositions. Leurs principaux utilisateurs sont souvent les descendants d'artistes. Après la mort du peintre Michel Bouillot (1929-2007), l'association de ses amis a recensé ses œuvres dans les églises de Saône-et-Loire ; ce recensement a permis un livre, Michel Bouillot, l'émerveilleur. Images sacrées (Marie-Aude Poisson, Doyen éditeur, 2021). Un peintre peu connu nationalement devient une figure du patrimoine local : une trajectoire permise par l'écrit.

Suivre ses œuvres a aussi un intérêt direct. Quand une œuvre est revendue avec l'intervention d'un professionnel du marché de l'art, vous touchez une part du prix : c'est le droit de suite. Ce professionnel doit fournir les informations sur la vente, à vous ou à l'organisme qui gère ce droit pour vous, comme l'ADAGP, pendant trois ans (Code de la propriété intellectuelle, art. L122-8).

Les conditions préalables

Pour monter l'escalier qui mène à plus de diffusion, à l'image de celui que le compagnon menuisier Agricol Perdiguier réalisa en modèle réduit en 1825 (Tours, musée du Compagnonnage), quatre marches :

  1. Avoir une base de données de vos œuvres, sur le modèle du catalogue raisonné.
  2. Garder tous vos textes : démarche, présentations, textes de portfolio. Ils évoluent, mais disent quelque chose de vos recherches.
  3. Réunir les textes écrits par d'autres, à l'occasion d'expositions ou dans la presse.
  4. Émettre des certificats d'authenticité, si vous ne le faites pas déjà : votre catalogue n'en sera que plus facile à organiser.

La monographie vient après cette somme d'écrits et cette trajectoire. Comptez au moins dix ans de pratique professionnelle : la règle a ses exceptions, mais elle vaut généralement. Et prévoyez du temps, de l'ordre d'un an de travail, pas à temps plein.

L'auteur d'une monographie, qui n'est pas l'artiste, propose un fil rouge dans l'œuvre. Elle est le fruit d'une collaboration avec un auteur, critique ou historien, et avec un éditeur : vous n'êtes pas seul, et c'est ce qui en fait un outil de reconnaissance et un espace de réflexion. L'historienne de l'art Lydie Rekow-Fond cite à ce propos Otto Pächt : « toute interprétation d'une œuvre visuelle doit commencer par le regard, mais voir est déjà penser et juger […]. Si voir est la condition pour décrire, décrire aide en retour à mieux voir. » La monographie est un dialogue, et presque une réécriture de l'œuvre.

Financer, éditer, trouver un auteur

Les aides s'obtiennent à titre individuel ou avec un éditeur dont l'édition est l'objet social, ce qui est souvent la condition. Certaines régions ont ouvert des aides à l'édition d'une première monographie, comme les Pays de la Loire, par un appel à projets réservé aux artistes de la région. Le Centre national des arts plastiques (Cnap) et le Centre national du livre soutiennent les maisons d'édition, et la FRAAP a recensé les aides à l'édition associative. Vérifiez toujours les conditions au moment de votre projet.

Trois familles d'éditeurs.

  • L'éditeur associatif : collectif ou réseau d'artistes, centre d'art, lieu d'exposition ou de résidence. L'atelier partagé du Houloc, à Aubervilliers, a marqué ses cinq ans par un livre, Le Houloc, Portrait·s d'atelier·s (2021), confié au critique Thomas Fort et financé par souscription. On peut citer aussi L'ahah, le centre d'art éditeur Le Point du Jour, ou la revue Facettes du réseau 50° nord. Ces structures sont un tremplin : un premier texte imprimé sur votre travail. Vérifiez qu'elles ont un réseau de distribution.
  • L'éditeur à compte d'auteur coordonne le projet contre rémunération ; choisissez-en un qui a un distributeur. Le financement vient d'une subvention ou d'une souscription auprès de vos acheteurs, ce qui peut revitaliser un réseau : le livre valorise aussi les œuvres qu'ils possèdent.
  • L'éditeur finance et distribue : vous ne payez pas pour être publié. Certains sont aussi des galeries, comme Dilecta ou Bernard Chauveau, et vous ouvrent parfois d'autres marchés, celui de l'estampe par exemple.

Trouver un critique. AICA France publie la liste de ses membres : repérez ceux avec qui vous avez des affinités et proposez-leur un projet, bénévole ou financé. La bourse Ekphrasis, créée par l'ADAGP avec AICA France, finance chaque année des textes écrits par des duos d'artistes et de critiques.

Le livre est fait pour entrer en bibliothèque, et permet à l'œuvre de survivre autrement : Apelle, le peintre d'Alexandre le Grand, n'est plus connu que par les textes.

Trois trajectoires et une stratégie de l'écrit

Leur éditeur raconte comment chacun de ces trois livres a servi d'accélérateur. François Jauvion a voulu un livre dès le début de sa série de planches sur les artistes de l'art brut, L'Imagier singulier : les figures de ce milieu qu'il a sollicitées ont accepté d'écrire, et il s'est ainsi constitué un réseau. Jérôme Delépine a financé sa monographie grâce à une bourse de la Fondation Banque Populaire, avec des textes de Laurent Danchin et d'Itzhak Goldberg ; ancré dans sa région, il a trouvé avec ce livre une diffusion nationale. Pour Jean-René Sautour-Gaillard, le livre est venu en fin de carrière : une signature à la Cité internationale de la tapisserie d'Aubusson a débouché, selon son éditeur, sur une rétrospective.

Page de carnet couverte de dessins à la plume : visages, animaux et un aigle construits sur des triangles, des carrés et des étoiles
Villard de Honnecourt, carnet de dessins, fol. 18v, vers 1230, plume et encre sur parchemin. Paris, Bibliothèque nationale de France, ms. Français 19093. En bas : « Ici commence la force des traits de portraiture, telle que l'art de géométrie l'enseigne. » Domaine public. Source : gallica.bnf.fr / BnF.

Comme les esquisses de Villard de Honnecourt cherchent la structure interne de ce qu'elles dessinent, on peut esquisser une stratégie de l'écrit :

  • écrivez régulièrement vos textes de démarche et de présentation d'exposition ;
  • publiez un catalogue d'exposition quand vous le pouvez, même numérique, surtout s'il y a un commissaire ;
  • demandez à un parrain, qui n'est pas forcément du monde de l'art, d'écrire ou de signer un texte : cela crée un précédent ;
  • diffusez vos œuvres dans des ouvrages collectifs, revues ou publications associatives, mieux encore s'ils ont un distributeur ;
  • et, le moment venu, cherchez un financement pour une monographie distribuée en librairie, spécialisée ou non.

Vous désignez ainsi le contexte de réception de vos œuvres. En grec, graphein veut dire à la fois écrire et peindre : à l'origine, il y a la trace grattée sur un tesson de poterie, qui devient peinture ou signe. La monographie mêle les deux pour faire reconnaître une œuvre comme un tout, dans une société encore très attachée au texte.

Questions des participants

Je suis l'ayant droit d'une œuvre considérable. Par où commencer ? Par une liste sommaire, dans un tableur, avec les informations dont vous disposez. Ensuite, demandez de l'aide, à des éditeurs ou à des spécialistes du catalogue raisonné.

Une œuvre vendue peut quitter son acheteur. À quoi bon la suivre ? C'est justement pour cela qu'il faut la lister : vos œuvres font sens comme un tout, et la liste évite qu'elles se perdent. Si une revente vous échappe, gardez au moins la trace du premier acquéreur.

Un texte écrit sur mon travail relève-t-il du droit d'auteur de celle ou celui qui l'a écrit ? Oui. Pour le reprendre dans un livre, demandez-lui son accord.

L'artiste doit déjà être intellectuel, marchand, négociateur… Où trouver le temps ? Ne vous lancez pas trop tôt : la monographie vient couronner dix, vingt, trente ans de travail. Et c'est un projet collectif, vous n'avez pas à tout faire.

Fiche pratique à télécharger

Tenir l'inventaire de ses œuvres : un modèle de catalogue raisonné : un tableau de quinze colonnes à tenir au fil de l'eau, avec ce qu'il faut noter dans chacune, la façon de numéroter ses œuvres, de les photographier et de ranger ses fichiers

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Pour aller plus loin

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Replay du webinairePréparer sa monographie d'artiste : catalogue et éditeurs

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