Faire son portfolio : un document court, pensé pour son destinataire
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Compte rendu du webinaire du 22 avril 2021, animé par Pierre-Benoit Roux, cofondateur de La Condamine.
Galeristes, intermédiaires, jurys, entreprises : presque tous découvrent votre travail d'abord par votre portfolio, et ils vont vite. En moins de dix secondes, votre destinataire décide s'il va plus loin. Tout l'enjeu tient en une phrase : mettre en page un document synthétique et facile à parcourir, qui répond aux attentes de son destinataire.
Une représentation de votre travail, pas votre travail
Le plus vieux portfolio du monde est peut-être le disque de Nebra. Ce disque de bronze incrusté d'or, daté de l'âge du bronze (vers 1600 av. J.-C.) et découvert en Allemagne en 1999, passe pour la plus ancienne représentation concrète du ciel connue : un disque solaire ou lunaire, un croissant, des étoiles, dont un groupe de sept points qui serait la constellation des Pléiades. Le disque représente le ciel, mais il n'est pas le ciel. Il propose de s'y repérer, comme un portfolio permet de se repérer dans une œuvre.

C'est le point à garder en tête : le portfolio n'est pas l'œuvre, c'est un support de communication, une représentation de vos œuvres adressée à un destinataire. Et ce mot de destinataire change la manière de le composer.
D'après la fiche pratique de La Maison des Artistes, c'est un document, imprimé ou numérique, qui permet de mettre en valeur à un moment donné son travail artistique auprès de galeristes, d'appels à projets ou d'agents. Il est aujourd'hui surtout numérique, et la majorité de la navigation sur Internet se fait sur un téléphone : un portfolio doit donc être léger. Et comme on juge sur pièce, les photos en sont la composante majeure : c'est d'abord sur elles que l'on se décide.
Ni catalogue, ni monographie. Le catalogue est exhaustif, et vous pouvez le proposer en téléchargement sur votre site ; le portfolio est une sélection. La monographie est une rétrospective de toute l'œuvre, un travail d'archive, souvent un livre (l'ADAGP finance d'ailleurs, par une bourse, la première monographie de certains de ses membres). Ne vous laissez pas piéger : le portfolio reste un document léger, même s'il est aussi un support de vente.
Il n'y a pas un, mais des portfolios
À qui parlez-vous ? Identifiez vos destinataires en amont, car c'est la situation d'énonciation qui définit l'énoncé : un galeriste, une entreprise ou un jury n'attendent pas la même chose. Sans tout refaire à chaque envoi, gardez une base de textes qui ne bouge presque pas, et des photos de natures différentes pour vous adapter.
- Entreprises de location d'œuvres, événementiel. On a besoin de voir l'œuvre en situation, dans un bureau, un hôtel : montrez des photos de mise en situation.
- Galeries. Pas forcément de mise en situation, mais de la précision sur les techniques, des légendes, une vision globale du travail et des détails : des recadrages qui font sentir la texture, car la photo a tendance à aplanir.
- Résidences, concours, candidatures. On juge la qualité intrinsèque du travail : il faut des photos très détaillées, que vous pouvez joindre en haute définition par un service de transfert de fichiers.
- Appels à projets de médiation. On veut vous voir en situation, avec le public : c'est ce qu'attend une association comme art-exprim, qui porte des projets artistiques dans l'espace public. Un portfolio présenté pendant le webinaire montrait ainsi une fresque collaborative, avec sous les images un court texte qui raconte ce qui se cache derrière la série.
- Intermédiaires. Plutôt que d'agents, parlons d'intermédiaires. Regardez sur leur site comment ils présentent leurs artistes : MTArt Agency, fondée à Londres par la Française Marine Tanguy, soigne particulièrement ses photos d'artistes et d'œuvres en situation. Un dossier qui reprend leurs codes de présentation et leurs codes photographiques montre que vous avez compris ce qu'ils attendent.
Less is more. La formule figurait dans la présentation sur une toile de Mark Rothko, Ochre and Red on Red (1954), réduite à quelques champs de couleur. Visez 10 à 15 pages ; 18, ce n'est pas gravissime. Deux raisons à cela. Le poids, d'abord : on envoie souvent son portfolio en pièce jointe, après une conversation, et au-delà de 20 mégaoctets il ne passe plus par mail. Visez 10 Mo au plus, et moins de 7 Mo pour une institution, où les pièces jointes plus lourdes sont souvent bloquées (repère de 2024). Le temps, ensuite : cent pages demandent énormément de temps à quelqu'un qui ne vous connaît pas. On fonctionne aujourd'hui sur un mode débordé ; plus le document est long, plus il risque de finir sur la pile des choses à faire plus tard. Un document court donne un aperçu rapide, qui doit donner envie d'aller plus loin : voir d'autres œuvres sur votre site, lire vos textes en détail.

Les textes : votre démarche, en vos mots
Dans l'ordre, un portfolio enchaîne une page de garde, votre démarche artistique, une dizaine de photos d'œuvres, et se termine par une biographie rédigée, avec une photo de vous.
La page de garde. Aucune convention n'impose le format portrait ou paysage. Le portfolio d'une artiste, conçu avec une graphiste pour proposer ses œuvres à des entreprises, montre ce qu'une couverture peut porter : une photo de l'artiste, qui associe tout de suite une personne au travail ; un logotype ; un court extrait de la démarche ; les contacts. Sur celle de Solène Zantman, la photo dit déjà qu'elle est aussi comédienne et qu'elle peut proposer des performances. Une illustratrice qui travaille aussi le papier brûlé choisit au contraire de mettre une œuvre en avant et de garder sa photo pour la dernière page.
La démarche. Vient ensuite un texte d'une dizaine de lignes : avec les photos, c'est le moment le plus important du portfolio. Ce sont vos mots, pas ceux d'un autre : c'est votre vision de la forme que vous créez. L'artiste a vu quelque chose au loin, un peu comme le poète qui, selon Rimbaud, doit « se faire voyant », et il revient lui donner forme ; son texte fait entrer le lecteur dans cet univers.
La structure est simple : deux lignes pour définir la recherche, votre pourquoi ; sept lignes pour décrire la technique et les matériaux ; une ligne pour l'expérience du spectateur devant l'œuvre. La part de technique varie selon le destinataire : plus grande dans les arts appliqués, elle laisse davantage de place au pourquoi face à des galeries plus conceptuelles. La démarche que la peintre Cressanne publie aujourd'hui s'ouvre ainsi sur sa recherche avant de passer au concret (voir son exemple dans Rédiger ses textes de présentation). Chez Olivier Poujol de Molliens, qui compose ses tableaux avec des adhésifs, les premières lignes disent qu'il « cherche à inventer une forme magique, qui par le jeu des illusions, vient détourner le réel pour suggérer la possibilité d'un monde onirique ».
Les sept lignes de technique doivent rester concrètes. À côté des photos, en lisant votre démarche, on doit pouvoir se représenter l'œuvre : le texte et la photo sont des dispositifs de médiation. Si c'est trop fumeux, vous perdez votre destinataire. Quelques règles encore :
- la convention veut plutôt la troisième personne (« il », « elle ») ; la première existe aussi et ne choque pas, et la question est moins importante qu'il n'y paraît ;
- un extrait de critique écrit pour vous peut trouver sa place, mais il ne doit pas supplanter votre texte : ce que vous écrivez ne s'applique qu'à vous, et c'est ce qui singularise votre travail ;
- évitez les citations trop générales.
Une photo de vous. Le conseil vient des collectionneurs eux-mêmes. Nicolas Auboiroux, collectionneur et fondateur d'Artaetas, le résume ainsi : l'œuvre doit s'inscrire dans la vie de l'artiste, et cette vie dans l'œuvre. Une photo de vous, en noir et blanc, dans votre atelier ou en train de travailler, crée un lien direct entre vous et votre œuvre. Les galeristes le constatent : la rencontre et l'histoire de l'artiste s'incarnent dans l'œuvre et participent au plaisir de l'achat. Beaucoup d'acheteurs ont l'impression d'avoir chez eux un bout de l'âme de l'artiste. D'où l'intérêt de la biographie rédigée, en fin de portfolio : un petit texte sur la manière dont vous en êtes arrivé à créer ce que vous créez, avec une photo.

Faut-il un CV ? Pas de convention : pour un concours, il est souvent demandé à part ; dans le portfolio, une biographie rédigée avec quelques dates, comme dans le portfolio conçu pour les entreprises, ou un simple texte suffisent.
Les images : varier, cadrer, ordonner
Le choix des photos crée du dynamisme dans la lecture.
- Faites varier les tailles. Des photos de tailles différentes empêchent la monotonie et suggèrent la diversité des formats. Une artiste avait mis quatre photos de même taille pour des œuvres de formats très différents : en jouant sur la taille des images, on le fait sentir. La légende, elle, donne le titre, la technique et les dimensions.
- Recadrez. À côté de l'œuvre entière, des détails font sentir les effets de matière. Celui de l'illustratrice qui travaille le papier brûlé montre une œuvre en entier sur une page, avec sa taille, son titre et sa technique, puis des vues rapprochées qui laissent voir le volume du papier. D'autres choisissent la pleine page, très prenante (Nadja M), ou deux œuvres sur une même page (Pavlina Viguier, dans un portfolio pensé pour la médiation).
- Gardez une qualité homogène. Pas de photos éclairées de manière très différente : cette cohérence est constitutive de votre identité.
- Peu d'images, et un ordre. Allez-vous privilégier une série, les dernières séries, une toute petite rétrospective ? Classez par thème, par technique ou par ordre chronologique, selon le destinataire. Mais donnez un ordre : il faut une logique.
De la lecture de parcours à la lecture linéaire
Une fois le portfolio terminé, laissez-le reposer, comme une bonne tarte. Puis mettez-vous dans la peau de quelqu'un qui le découvre et parcourez-le en moins de dix secondes : que retenez-vous ? Si ce n'est pas clair pour vous, ce ne le sera pas pour le destinataire. Mettez-y de grandes articulations : on doit pouvoir le lire rapidement, en 10 à 30 secondes.
Devant un document conséquent, personne ne lit tout. On fait d'abord une lecture de parcours, pour comprendre rapidement de quoi il s'agit, puis une lecture linéaire. Le Coucher de soleil de Félix Vallotton fonctionne ainsi : au premier regard, une simplicité presque enfantine, un soleil rond posé sur un I ; puis on s'aperçoit que l'horizon est fait de couches, de variations subtiles, et l'on entre dans le détail. C'est exactement pareil avec un portfolio. Dans le portfolio conçu pour les entreprises, une marge reçoit les informations clés, et les titres de la biographie sont en gras. Ces éléments doivent donner envie de passer de la lecture de parcours à la lecture linéaire.


Côté outils, si vous ne maîtrisez pas InDesign, Illustrator, Photoshop ou Lightroom, il existe des outils gratuits : Canva, qui propose des formats tout faits (définition limitée en version gratuite), RawTherapee ou PDFCreator. Bannissez Word, qui ne permet pas une mise en page assez élégante : c'est la première chose qu'on découvre de votre travail.
Envoyer son portfolio : créer de l'attention
Pour l'envoi par mail, trois conseils.
- Évoquez une série inédite. Vous pouvez faire un portfolio consacré à une seule série, jamais montrée. Vous ne parlez plus de toute votre œuvre, mais de quelque chose de nouveau, et cela suscite nécessairement l'intérêt.
- Précisez votre besoin. Membres de jurys ou responsables de structures reçoivent des portfolios sans un mot d'explication. Il y a une forme de pudeur à présenter son travail, mais si vous ne dites pas ce que vous attendez, un retour critique ou simplement savoir si cette série peut intéresser, vous limitez vos chances de réponse. Posez toujours une question, même indirecte, avec un point d'interrogation. Cela paraît presque bête, mais on lit ses mails sur son téléphone, avec une concentration très limitée : sans point d'interrogation, on ne prend pas le temps de comprendre la question.
- Envoyez un portfolio léger, facile à consulter sur un téléphone.
Vous serez alors un peu plus écouté, à l'image des oreilles (Ear) que le sculpteur japonais Tomio Miki (1937-1978) a déclinées pendant les quinze dernières années de sa vie.

Questions des participants
Peut-on mettre son logo sur toutes les pages ? Oui, s'il ne prend pas trop de place. Nadja M le fait, comme le portfolio conçu pour les entreprises, et cela peut ajouter un élément formel agréable à l'œil.
PDF ou PowerPoint ? Plutôt un PDF. Un PowerPoint ne se justifie que si vous maîtrisez très bien l'outil et atteignez le niveau de mise en page des exemples présentés.
Quelle différence entre un portfolio et un dossier d'artiste ? Le portfolio est beaucoup plus court. Le dossier d'artiste rassemble beaucoup plus d'éléments, des articles par exemple : il est plus conséquent, et plus adapté aux candidatures.
Pour une galerie, le portfolio suffit-il ? Oui : l'enjeu est d'abord de donner envie, et c'est précisément son rôle.
Et pour une rencontre de lecture de portfolios ? Ces rencontres avec des galeristes, des critiques d'art ou des directeurs de festivals justifient un portfolio spécifique.
Fiche pratique à télécharger
Composer et vérifier son portfolio avant de l'envoyer : une check-list en sept temps, du destinataire à la relance, avec les repères du webinaire : 10 à 15 pages, une dizaine d'œuvres, 10 Mo au plus
Pour aller plus loin
- La Maison des Artistes, fiche pratique « Le portfolio / dossier d'artiste ».
- ADAGP, bourse « Collection Monographie », pour qui prépare une première monographie.
- Construire sa démarche artistique (1/3) : que rendez-vous visible ?, pour écrire le texte de démarche.
- Arthur Rimbaud, lettre à Paul Demeny du 15 mai 1871, dite « Lettre du voyant ».
Revoir le webinaire
Replay du webinaireFaire son portfolio d'artiste : méthode et conseilsVidéo de la chaîne YouTube de La Condamine. Le lecteur ne se charge qu'au clic.
Dans le même thème : Présenter son travail
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