blue check icon 5 octobre 2023 - 19h00 blue check icon Compte rendu du webinaire ci-dessous. blue check icon Pierre-Benoît Roux, cofondateur de La Condamine

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Les enjeux de la création : construire une démarche artistique – Vol. 1

Formuler une démarche artistique revêt une importance capitale pour tout créateur, à divers égards. Tout d’abord, la présentation de votre travail est essentielle pour diffuser vos créations, intégrer une galerie, obtenir une bourse ou établir des collaborations fructueuses. De plus, définir les contours de votre recherche artistique nourrit la créativité.

Ainsi, afin de mieux comprendre les enjeux liés à la création artistique, il peut être utile de les mettre en perspective avec les défis plastiques auxquels ont été confrontés les artistes du passé. L’objectif de cette conférence est de vous aider à découvrir les démarches des artistes du passé pour mieux orienter et articuler votre propre démarche artistique contemporaine.

Lors de ce webinaire, nous vous fournirons des repères concrets pour réfléchir à votre démarche artistique et la formuler avec précision.

 

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Construire sa démarche artistique (1/3) : que rendez-vous visible ?

Compte rendu du webinaire du 5 octobre 2023, animé par Pierre-Benoit Roux, cofondateur de La Condamine. Premier volet d'un cycle de trois rencontres consacrées à la démarche artistique.

Formuler sa démarche est souvent aussi essentiel que difficile. Louise Bourgeois disait qu'elle cherchait, et laissait à d'autres le soin d'expliquer pourquoi elle créait. Pourtant, un dossier de candidature, une exposition ou une résidence exigent presque toujours un texte. Ce texte compte à deux titres : il permet de communiquer sur son travail, et le pas de côté qu'il impose donne une réflexivité qui aide à construire, et même à faire évoluer, sa pratique. Ce premier volet propose quelques repères pour penser sa démarche, avant de la verbaliser.

Au commencement, une intention

Avant toute forme, il y a une intention. Les œuvres de Lee Ufan en donnent une image saisissante : dans la série Relatum, une pierre brute est simplement posée, sans être taillée. Figure du mouvement japonais Mono-ha, « l'école des choses », né à la fin des années 1960, l'artiste montre les matériaux et les fait se rencontrer, avec très peu de traces de la main.

Cette idée est pourtant très ancienne. Les bétyles de l'âge du bronze, pierres dressées dont le nom renvoie à l'hébreu Beth-El, « maison de Dieu », figurent l'esprit par deux encoches pour les yeux et un trait. L'intention est là, la trace technique reste légère.

Au XVe siècle, Alberti écrit dans son De pictura que la peinture possède une force presque divine : elle rend présent l'absent et montre, des siècles après, les morts aux vivants. Et pour Léonard de Vinci, la peinture est cosa mentale, une chose de l'esprit.

Saint Jean-Baptiste de Léonard de Vinci : un jeune homme sortant de l'ombre, l'index levé vers le ciel
Léonard de Vinci, Saint Jean-Baptiste, vers 1513-1516, huile sur bois. Paris, musée du Louvre. Domaine public.

Première question à se poser : qu'est-ce que je rends visible ? L'art, selon une formule inspirée de Marcel Duchamp, c'est ce que l'artiste décide d'appeler ainsi. Ce qui distingue sa position, c'est d'être en recherche : une recherche personnelle, subjective, mais toujours liée à un contexte, qu'il s'agisse de l'histoire de l'art, d'un milieu, d'une science, des technologies ou de faits de société. C'est la rencontre entre ce contexte et l'intention qui prend forme dans l'œuvre.

Le « cercle d'or » : pourquoi, comment, quoi

Un premier exercice, simple, permet de clarifier sa démarche ou de la faire évoluer, projet après projet :

  • Pourquoi ? Qu'est-ce que je rends visible, quelle est mon intention, dans quoi je m'inscris ? Une réflexion sur son médium (qu'est-ce que peindre ? qu'est-ce que la céramique ?), une histoire sociale, de nouveaux récits, des enjeux écologiques ou spirituels…
  • Comment ? Par quel dispositif formel : travailler la matière brute, épurer la ligne, créer une illusion, du déséquilibre, transposer un son en forme…
  • Quoi ? Quelle est la nature de l'image : sculpture, dessin, gravure, photographie, installation…
Trois cercles concentriques : Pourquoi au centre, Comment autour, Quoi à l'extérieur, une flèche partant du centre
Le « cercle d'or » : partir du pourquoi pour aller vers le comment, puis le quoi. Schéma de l'intervenant, d'après le Golden Circle de Simon Sinek.

Yves Klein en offre un exemple limpide : il veut rendre visible une intériorité, la sensation de l'âme ; pour cela, il invente une couleur qui n'a pas de référence dans la nature, l'IKB, et la met en scène. Ce qui fait la singularité d'une démarche, c'est l'articulation de ce pourquoi et de ce comment.

Situer son degré de figuration

Dans Les Formes du visible (2021), l'anthropologue Philippe Descola écrit que, « de l'art réaliste le plus mimétique à l'art abstrait le moins figuratif, les degrés d'iconicité se modulent dans un rapport proportionnel au degré d'autonomie prêté à l'image ». Autrement dit : moins une image ressemble à ce qu'elle désigne, plus elle existe par elle-même. Situer son travail sur cette échelle fait apparaître des enjeux très concrets.

  • L'image qui ne représente rien (aniconique). L'art optique des années 1960, avec Joël Stein, ne joue que sur la faillibilité de l'œil, jusqu'à l'effet hypnotique. On retrouve cette logique, des siècles plus tôt, dans les motifs géométriques répétés des céramiques grecques du VIIIe siècle av. J.-C. Aujourd'hui, l'artiste canadienne Annie Briard s'en inspire : par la vidéo, la photographie et l'installation, elle crée des illusions qui nous transportent entre perception et rêverie.
  • L'abstraction qui figure quelque chose. Number 16 (1949) de Jackson Pollock ne ressemble à rien de reconnaissable, et pourtant il figure : une énergie, un état, la trace d'un geste. « Ce qui doit passer sur la toile est un fait, une action », résume le psychanalyste Fabian Fajnwaks à propos du dripping. L'action de peindre devient le sujet ; la peintre Blandine Insler, par exemple, peint sans idée préconçue du résultat final.
  • Le motif stylisé. Chez Matisse, on reconnaît encore une fleur, ou l'idée d'une fleur, poussée presque à sa limite et souvent répétée.
  • L'image mimétique. De la scène imaginée mais parfaitement vraisemblable que peint Jean-Baptiste Regnault, construite selon les règles de la perspective, aux natures mortes de Chardin, l'image reproduit plus ou moins de propriétés de ce qu'elle montre. Les enjeux deviennent alors la ligne, la couleur et la composition : Yvan Le Pays, par exemple, fait de la ligne la clef de voûte de ses paysages.
Grand vase grec à pied haut, couvert de bandes de motifs géométriques et de frises de chars et de guerriers stylisés
Le motif répété. Cratère attique de la période géométrique, atelier du Peintre de Hirschfeld, vers 750-735 av. J.-C., terre cuite, H. 108 cm. New York, The Metropolitan Museum of Art (14.130.14). Image : The Met, domaine public (CC0).
Grand panneau de papiers découpés : fleurs stylisées de couleurs vives en grille, un visage-masque au centre
Le motif stylisé. Henri Matisse, Grande composition aux masques, 1953, gouache sur papier découpé. Washington, National Gallery of Art. Domaine public.
Une jeune femme trace sur un mur le contour de l'ombre du jeune homme accoudé près d'elle, un chien à ses pieds
La scène vraisemblable. Jean-Baptiste Regnault, Dibutade ou l'Origine de la peinture, 1785, huile sur toile. Château de Versailles. Selon Pline l'Ancien, la peinture serait née du contour d'une ombre tracé sur un mur. Domaine public.
Nature morte : une raie éventrée suspendue, un chat sur des huîtres, une cruche et une nappe blanche
La nature morte. Jean Siméon Chardin, La Raie, vers 1725-1726, huile sur toile, 114 × 146 cm. Paris, musée du Louvre. Domaine public.

Où vous situez-vous ? Chaque position pose ses propres difficultés, et c'est en les affrontant que la démarche se nourrit et évolue.

L'œuvre fermée ou le dispositif

Autre question : votre œuvre existe-t-elle indépendamment du lieu où elle est montrée, comme un objet fini, ou prend-elle sens dans un dispositif, une installation que le spectateur active ? La sociologue Nathalie Heinich distingue ainsi un paradigme moderne, où l'œuvre est l'expression, dans un objet achevé, du rapport au monde d'un auteur (Impression, soleil levant de Monet), et un paradigme contemporain, qui interroge le monde et les limites du médium. Se poser la question est particulièrement utile au moment de concevoir la scénographie d'une exposition.

D'où vient ce que je figure ?

L'artiste rend visible ce que l'on voit, mais aussi ce que l'on ne voit pas. Or sa subjectivité est en partie héritée : elle est façonnée par les œuvres déjà vues, le milieu, l'histoire, l'éducation visuelle. Beaucoup d'artistes font de cet héritage un sujet.

Les masques à transformation des peuples de la côte Nord-Ouest de l'Amérique (Colombie-Britannique), qui s'ouvrent pour révéler successivement un poisson, un corbeau puis un visage humain, expriment une pensée animiste : prêter aux non-humains une intériorité semblable à la nôtre. Des sculpteurs contemporains s'en inspirent pour interroger notre séparation entre nature et culture : la sculptrice Sarah Clotuche questionne ainsi la relation entre nos parts d'humanité et d'animalité. À l'autre extrémité, certains peintres abstraits cherchent à s'effacer entièrement : chez Gilles Teboul, la couleur, versée sur la toile posée à plat, s'étale d'elle-même, dans la tradition des images dites achéiropoïètes, « non faites de main d'homme ». Et la nouvelle figuration, avec un peintre comme Pierre Lamalattie, invente des récits de nos vies d'aujourd'hui.

Long masque de bois sculpté et peint, en forme de baleine, avec des volets articulés reliés par des cordelettes
Masque à transformation (baleine), Kwakwaka'wakw, côte Nord-Ouest du Canada (Colombie-Britannique), XIXᵉ siècle, bois peint, cordelette, métal, cuir, toile de jean, L. 160 cm. New York, The Metropolitan Museum of Art (1979.206.406). Actionné pendant la danse, ce type de masque s'ouvre pour révéler un autre être. Image : The Met, domaine public (CC0).

Votre image peut ainsi s'inscrire dans un récit historique, des récits fondateurs ou à venir, une dimension spirituelle, un autre système de pensée, ou encore dialoguer avec les sciences et les technologies, jusqu'à l'intelligence artificielle.

Méthode : dix lignes pour commencer

Restez simple : comme le rappelle une composition de Malevitch, le complexe est l'ennemi du lisible. L'objectif est un premier texte d'une dizaine de lignes.

Sur fond clair, un carré noir, un rectangle noir, un disque noir et quelques barres rouges
Kasimir Malevitch, Composition suprématiste, 1915, huile sur toile, 80,4 × 80,6 cm. Riehen (Bâle), Fondation Beyeler. Domaine public.
  1. Faites votre cercle d'or : pourquoi, comment, quoi.
  2. Reliez ce que vous voulez rendre visible à des formes, des techniques, une manière de composer, des matériaux. Listez-les.
  3. Identifiez vos références visuelles, artistiques ou non : une montagne, un tableau de Chardin, un souvenir, une idée.
  4. Repérez ce qui résiste. Là où vous rencontrez des difficultés formelles se loge souvent le cœur de la démarche, qui est aussi un récit de création.
  5. Adoptez une structure claire, par exemple celle qu'employait alors la peintre Cressanne : deux lignes pour définir votre recherche, sept lignes pour décrire la technique et les matériaux, une ligne pour l'expérience du spectateur devant l'œuvre.

Comparer sa démarche à celles d'autres artistes, sur leurs sites ou leurs réseaux, en se demandant ce qu'ils rendent visible, à quel degré de figuration et en référence à quels récits, est un excellent entraînement. Ces dix lignes nourriront ensuite vos textes de présentation et votre portfolio.

Fiche pratique à télécharger

Dix lignes pour commencer sa démarche artistique : le cercle d'or à remplir, l'échelle de figuration, la structure en dix lignes, quatre démarches d'artistes commentées et une page pour écrire la vôtre.

PDF à imprimer Version modifiable (.docx)

Questions des participants

Quand commencer à formuler sa démarche lorsqu'on apprend encore ? Dès que la maîtrise technique permet d'exprimer son intention : quand on sent que ce n'est plus un exercice, la réflexion sur la démarche commence naturellement. Avant cela, lire les démarches d'autres artistes, et travailler en miroir avec un pair pour prendre du recul, nourrit déjà la pratique.

Peut-on avoir différents degrés de figuration et rester cohérent ? Oui. Titien ou Picasso ont fait évoluer leur degré de figuration au fil de leur vie. L'essentiel est de garder en tête ce qui est premier pour soi. Un changement radical, par exemple de l'illustration à l'art optique, reste explicable.

Et si l'on a plusieurs sujets ? C'est tout à fait possible. Il est intéressant de chercher leurs points de rencontre ; s'il n'y en a pas, de se demander ce qui compte le plus : qu'est-ce que je veux rendre visible ?

À suivre. Le deuxième volet porte sur la composition, le point de vue et la rédaction de sa démarche avec les trois couches de sens de Panofsky ; le troisième, sur la couleur, l'émotion et l'esthétique.

Pour aller plus loin

  • Philippe Descola, Les Formes du visible, Seuil, 2021.
  • Leon Battista Alberti, De la peinture (De pictura, 1435).
  • Nathalie Heinich, Le Paradigme de l'art contemporain, Gallimard, 2014.

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