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Tirages et reproductions : une opportunité pour l'artiste ?

Compte rendu du webinaire du 27 octobre 2022, animé par Pierre-Benoit Roux, cofondateur de La Condamine, avec le témoignage de l'artiste Kova, qui dessine des concerts en direct.

Dès que vous exposez et pensez à vendre, la question du tirage arrive : on entend souvent que c'est une bonne manière de vendre son travail autrement, en estampes, en posters, en reproductions. Le fil du webinaire tient en une réponse : oui, le tirage est une opportunité, parce qu'il vous permet de jouer avec la notion d'œuvre originale et qu'il facilite la diffusion de votre travail. Les objets à vos motifs sont traités dans Produits dérivés, l'estampe originale et la micro-édition dans Le multiple et le fanzine.

Gravure en noir et blanc : dans une forêt nocturne, la reine des fées Titania, debout et lumineuse, entourée d'elfes, près de Bottom à tête d'âne endormi
Le tirage pour le plus grand nombre. John Peter Simon d'après Henry Fuseli (Johann Heinrich Füssli), Le Songe d'une nuit d'été, acte IV, scène 1 : Titania, Bottom et les fées, publiée le 29 septembre 1796 par John et Josiah Boydell à la Shakespeare Gallery, Londres, gravure. Washington, Library of Congress. Domaine public.

Un statut ambigu, une question de traces

Cette gravure reproduit un tableau que l'éditeur londonien John Boydell avait commandé à Füssli pour sa Shakespeare Gallery : faire illustrer des textes que tout le monde connaissait, graver ces images, les tirer en grand nombre et les vendre. Dès le XVIIIe siècle, le tirage se place dans une logique populaire : rendre l'art accessible au plus grand nombre, en reprenant certains codes du monde de l'art dit savant.

Le soupçon commercial naît avec lui : en 1789, James Gillray caricature Shakespeare sacrifié à l'Avarice. En 1981, la chercheuse québécoise Francine Couture étudie le marché des « chromos », ces tableaux vendus en série dans les galeries des centres commerciaux et les magasins de meubles ; le mot vient de la chromolithographie, qui permit au XIXe siècle de reproduire des tableaux en couleurs. Elle constate : « La peinture-chromo est généralement qualifiée, par les intellectuels et les artistes œuvrant dans le champ de l'art savant, de "peinture commerciale" » (« Le marché des chromos : une industrie culturelle ? », Intervention, n° 12, juin 1981).

Caricature : un vieil homme en robe de chambre fait brûler les pièces de Shakespeare devant une colonne portant la liste des souscripteurs, sous des nuées peuplées de figures grotesques
Le soupçon commercial. James Gillray, Shakespeare Sacrificed; or, The Offering to Avarice (Shakespeare sacrifié, ou l'offrande à l'Avarice), 20 juin 1789, eau-forte et aquatinte. New York, The Metropolitan Museum of Art (62.600.759). Image : The Met, CC0.
Paysage de lac au coucher du soleil : falaises orangées à gauche, sapins sombres à droite, ciel doré
Le chromo. Louis Prang & Co. (Boston) d'après Albert Bierstadt, Sunset (California Scenery), chromolithographie d'après un tableau daté de 1864. Washington, Library of Congress. Domaine public.

Ce soupçon tient à une idée simple : l'œuvre d'art est en principe unique, le tirage existe en plusieurs exemplaires. Associé à l'accessibilité, de statut flou, le multiple circule souvent hors du circuit dit savant. L'affiche lithographique de l'exposition de Pierre Soulages au musée dynamique de Dakar, en 1974, ni signée ni numérotée, n'est pas une œuvre au sens strict, et pourtant elle prend de la valeur. C'est la zone grise où vous jouez, entre la trace de l'œuvre et l'œuvre unique.

Reproduire, c'est toujours renvoyer à un original, comme les profils humains gravés au Paléolithique dans la grotte de La Marche, dans la Vienne, renvoient à des visages. Et plus un tirage se rapproche de l'unique, plus il a de valeur : la règle souffre peu d'exceptions. Du plus lointain au plus proche : la carte postale ; le poster non numéroté ; l'estampe numérotée, tirée par exemple à moins de trente exemplaires, dont on a ensuite poli la matrice ; l'estampe rehaussée, à laquelle vous ajoutez après l'impression un trait, une couleur ou une feuille d'or qui rend chaque exemplaire différent ; enfin l'œuvre unique, ou le monotype.

Lithographie, sérigraphie, tirage numérique pigmentaire : les procédés varient, mais une question tranche tout. Avez-vous fait la matrice de votre main, ou part-elle d'une photographie de votre œuvre ? Dans le premier cas, vous faites une estampe originale ; dans le second, une reproduction, même signée et numérotée. Numérotez chaque exemplaire (1/30, 2/30…), tenez-en le registre, et remettez un certificat d'authenticité qui précise la technique, le tirage et le numéro (Protéger ses œuvres).

Grand flamant rose penché, le cou recourbé vers le sol, devant un rivage où d'autres flamants sont représentés en petit
Reproduire, puis rehausser à la main. Robert Havell Jr. d'après une aquarelle de John James Audubon, American Flamingo (Flamant rose), planche des Birds of America, 1838, gravure et aquatinte coloriées à la main. Washington, National Gallery of Art (1945.8.431). Image : National Gallery of Art, CC0.

Œuvre originale ou reproduction : ce que dit le droit

La loi court toujours après les pratiques des artistes. Ce qu'elle dit au 4 octobre 2026 :

Votre tirage Œuvre originale ? TVA, si vous y êtes soumis Droit de suite à la revente
Estampe tirée en nombre limité, de planches entièrement exécutées à la main Oui 5,5 % Oui
Photographie prise et tirée par vous ou sous votre contrôle, signée et numérotée, 30 exemplaires au plus Oui 5,5 % Oui
Reproduction (poster, tirage numérique d'un tableau, carte postale), même signée et numérotée Non 20 % Non

L'original. Pour la TVA, l'estampe suppose des planches « entièrement exécutées à la main par l'artiste », « à l'exception de tout procédé mécanique ou photomécanique » (code général des impôts, annexe III, art. 98 A). Pour le droit de suite, le code de la propriété intellectuelle veut des exemplaires en nombre limité « numérotés ou signés ou dûment autorisés d'une autre manière » (art. R122-3). Seul l'original ouvre le droit de suite (voir Faut-il vendre ses œuvres aux enchères ?).

La reproduction. Elle doit être désignée comme telle et, si elle reproduit une œuvre originale, porter « de manière visible et indélébile la mention "Reproduction" » (décret n° 81-255 du 3 mars 1981, art. 8 et 9).

Vos revenus. C'est le grand changement de la réforme de 2020 : depuis le 1er janvier 2021, la vente d'exemplaires de votre œuvre dont vous assurez vous-même la reproduction ou la diffusion compte parmi vos revenus d'artiste-auteur (code de la sécurité sociale, art. R382-1-1, 2°), sans limite de nombre ni de procédé. Le texte parle d'exemplaires de votre œuvre ; pour les objets à vos motifs, voir Produits dérivés.

La TVA. En franchise en base, vous n'en facturez pas. Au-delà, l'œuvre originale relève du taux de 5,5 % (art. 278-0 bis) et la reproduction du taux normal de 20 % (art. 278). Au 1er janvier 2027, ces règles passent dans le code des impositions sur les biens et services (ordonnance n° 2025-1247 du 17 décembre 2025) : les numéros d'articles changeront.

Une fonction auxiliaire : compléter votre gamme

Dans Orgueil et Préjugés (1813), Elizabeth Bennet se dit qu'aucun éloge ne vaut celui d'un serviteur intelligent. Première fonction du tirage : servir l'œuvre. Il complète une exposition, permet des ventes annexes, met l'original en valeur. C'est une logique de gamme, du livre d'art à l'original : qui ne peut pas acheter un original repart avec autre chose.

Vous proposez ainsi d'autres expériences d'achat. L'achat souvenir : dans les grandes galeries du Marais, on achète plutôt le livre de l'exposition ; un poster accroché chez soi rend familier de votre univers, et mène parfois à un original. L'achat de soutien : je ne peux pas acheter un tableau de cette artiste, mais je veux la soutenir. L'achat décoratif : une estampe rehaussée, plus chère, achetée pour son plaisir. Au sommet, l'achat de collection : l'original.

Ces expériences dessinent votre grille de prix ; l'économiste Rafi Mohammed (The Art of Pricing, 2005) conseille de renoncer au prix parfait pour une approche à plusieurs dimensions. Cas d'étude, en octobre 2022 : l'artiste franc-comtoise Marcelle Panthère, engagée pour la cause animale, vendait alors presque exclusivement des tirages (sa boutique propose aujourd'hui aussi des originaux). Ses grands formats A2, tirés de 5 à 30 exemplaires numérotés, se vendaient autour de 170 € « bruts » et de 250 € rehaussés de feuille d'or ; les petits formats, de 30 à 85 €. Ce ne sont pas des estampes, et ils se vendent en volume.

Les écarts sont grands : un tirage pigmentaire d'illustrateur limité à cinq exemplaires s'affichait à 350 € en 2022, et certaines lithographies d'ateliers historiques atteignaient 10 000 €, selon un exemple cité pendant le webinaire. Comparez les sites spécialisés avant de vous positionner. Un conseil : votre original doit rester plus cher que vos tirages. Un poster plus cher qu'un de vos petits formats dirait que votre original vaut moins qu'une reproduction.

Une fonction alternative : entrer dans un autre réseau

Francine Couture décrivait un double réseau. La sociologue Raymonde Moulin (L'Artiste, l'institution et le marché, 1992) observe elle aussi un circuit indifférent aux originaux : magasins d'ameublement, encadreurs, boutiques de décoration, papetiers, chaînes de galeries des centres commerciaux. Le tirage vous y fait entrer : une peintre décline ainsi les motifs de ses tableaux à l'huile en illustrations, et même en motifs à tatouer.

Pour commencer, rapprochez-vous des collectifs : ateliers associatifs, print clubs, micro-éditeurs souvent fondés par des artistes, qui mutualisent les machines, partagent un savoir, proposent des initiations et vendent directement des tirages. Vous y gagnez un lieu de travail et de sociabilité, des ventes, et l'accès aux festivals du multiple et de la micro-édition.

Pensez aussi aux lieux où l'on n'attend pas forcément de l'art. Les librairies, où estampes, illustrations et tirages se côtoient sans distinction entre original et reproduction : on y est dans la tradition de l'imprimé. Les boutiques de créateurs, les marchés d'artistes, les boutiques partagées. Entre l'œuvre unique et le produit de grande consommation, le tirage brouille les frontières : il trouve sa place à côté d'un sac ou d'une pochette de disque.

Sur fond noir, une comète en forme de femme voilée traîne une longue queue d'étoiles, sous des constellations en lustres et en guirlandes
L'image dans le livre. J. J. Grandville, Pérégrinations d'une comète, planche d'Un autre monde, Paris, 1844, gravure sur bois coloriée à la main. Exemplaire numérisé par Internet Archive. Domaine public.

Une fonction principale : quand le tirage devient le modèle

Dans un madrigal, Michel-Ange écrit que c'est au terme de longues années d'essais que l'artisan trouve, dans la pierre dure, l'idée juste d'une image vivante. On peut le lire ainsi : sur la pierre encrée de la lithographie, l'art quitte l'unique pour le quotidien. Certains artistes font du tirage leur revenu principal et ne cherchent presque plus à vendre d'originaux.

Ce choix convient au marketing numérique : on prend peu de risque à acheter en ligne un tirage, moins cher qu'un original. Ces artistes empruntent les codes d'une marque : un style très reconnaissable, presque un système de production ; une communauté de plusieurs dizaines de milliers d'abonnés sur Instagram en 2022 ; des codes de réduction ; une gamme très large, de la carte postale à 3 € jusqu'à la fresque ; l'impression à la demande, qui limite l'investissement. S'y ajoute une stratégie de contenu : une thématique forte, des relais sur des sites spécialisés, des liens avec des associations, une diversification vers le livre, les cours, le tatouage ou les éditeurs de tissus.

En somme, trois conditions : une thématique très forte, sur laquelle le tirage permet de communiquer ; une communauté qui vous suit et interagit ; beaucoup de formats d'impression (Instagram et réseaux sociaux).

Panneau vertical : une jeune femme couronnée de coquelicots, assise au bord de l'eau, y trempe un pied, la tête appuyée sur une branche de vigne
L'art dans le quotidien. Alfons Mucha, L'Été, panneau décoratif de la série Les Saisons, 1896, lithographie en couleurs, éditeur F. Champenois. Paris, Bibliothèque nationale de France. Domaine public. Source : gallica.bnf.fr / BnF.

Le philosophe John Dewey (L'Art comme expérience, 1934) observe que les œuvres séparées de leur origine et de leurs effets dans l'expérience deviennent presque opaques, et veut restaurer la continuité entre l'art et la vie quotidienne. C'est peut-être ce que permet le tirage : que le plus grand nombre se connecte à vos œuvres.

Le témoignage d'une artiste : le tirage comme lien

L'invitée, installée à Paris, dessine des concerts en direct, dans la foule, à l'aquarelle et à l'encre ; elle grave aussi. En 2022, elle a exposé quatre fois, surtout des originaux, et ne reproduit ses dessins de concert qu'à la demande, pour des musiciens ou leurs fans. La gravure lui donne une capacité de tirage : cinquante épreuves d'une même plaque pour des cartes postales.

Les reproductions se vendent plus facilement : elles coûtent moins cher, et elle s'en détache plus aisément que de certains tableaux. Sur une série récente, imprimée sur beau papier, six sont parties en quelques jours, surtout en achats de soutien venus du bouche-à-oreille. Depuis six ans, deux fois par an, elle envoie par la poste des cartes reproduisant ses œuvres, avec un mot, à une cinquantaine de personnes, dont des galeries : plus personne ne le fait, et cela touche. Le tirage sert aussi la prospection.

Fixer ses prix reste son grand problème. Dernière méthode : présenter dix images, en faire choisir trois, les éditer à une vingtaine d'exemplaires à 30 € pièce (2022), et garder les autres comme tirages uniques, non labellisés, moins chers. Prochaines étapes : le bon imprimeur, les quantités, la numérotation, les certificats d'authenticité. Le tirage reste pour elle auxiliaire : elle en limite le nombre pour que l'original garde sa place, et s'en sert pour créer du lien, ponctuellement, pour que ses tirages restent précieux.

Questions des participants

Les tirages numériques sont-ils compris ? Pour vos revenus d'artiste-auteur, oui : le texte ne distingue pas les procédés. Pour le statut d'œuvre originale et la TVA, non, sauf la photographie signée et numérotée dans la limite de trente exemplaires : le tirage numérique d'un tableau reste une reproduction.

Faut-il stocker, et immobiliser beaucoup d'argent ? Pas besoin de tirer deux cents exemplaires : commencez par une série de cinq, voyez ce qui part, élargissez ensuite avec l'argent rentré. Non encadrés, des tirages prennent peu de place. L'impression à la demande évite le stock, mais un tirage à la demande ne se vend pas au prix d'un tirage numéroté et signé.

Une sérigraphie de 80 × 61 cm en édition limitée, proposée entre 300 et 400 €, est-ce cher ? Le prix dépend de la taille et du nombre de passages, un par couleur : pour ce format, ce n'est pas forcément cher.

Et les grandes plateformes d'impression et de vente en ligne ? Elles se prêtent bien aux tirages, mais on y est vite noyé dans la masse : c'est la fonction principale, avec sa thématique, sa communauté et ses formats, qui les fait fonctionner.

Pour aller plus loin

Revoir le webinaire

Replay du webinaireTirages d'art et reproductions : statut, prix, circuits

Vidéo de la chaîne YouTube de La Condamine. Le lecteur ne se charge qu'au clic.

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