Construire sa trajectoire professionnelle : se positionner, s'ancrer, s'élargir
- Lecture : 14 min
- Revoir le webinaire ▶
Compte rendu du webinaire du 28 septembre 2022, animé par Pierre-Benoit Roux, cofondateur de La Condamine.
Comment construire sa trajectoire professionnelle ? Le mot vient des sciences sociales ; « carrière » supposerait un plan, comme dans une entreprise où l'on gravit chaque année un échelon. Or un artiste ne monte pas d'un cran parce qu'il a travaillé : la hiérarchie de l'art est obscure et variable, et l'aléatoire préside souvent à la diffusion d'un travail. Le sociologue Pierre-Michel Menger a fait de cette incertitude le cœur de son analyse du travail créateur (voir Participer à des salons). Elle n'empêche pas de se donner des repères pour s'installer, diffuser et valoriser son travail.
Le webinaire s'ouvrait sur une Composition de Joan Miró (1933), en apparence déconstruite, pourtant pleine d'équilibre : à l'image de l'artiste qui compose lui-même son chemin.

Autodirigé, et doublement rémunéré
Personne ne dit à un artiste ce qu'il doit faire. Au gré des rencontres et des savoirs qu'il acquiert, il conçoit ses propres buts et ses projets, et apprend par lui-même : il est autodirigé. C'est sa liberté, sa plus grande force et sa plus grande difficulté. Les repères qui suivent ne sont que des repères, avec lesquels vous pouvez jouer.
Les cauris, ces coquillages qui ont longtemps servi de monnaie de l'océan Indien à l'Afrique, valaient à la fois pour l'échange et pour le prestige. L'artiste connaît de même une double rémunération : économique, par ce qu'il vend, et symbolique, par la notoriété. Les deux ne vont pas toujours ensemble : on peut vendre sans être connu, et être connu sans vendre.

Chaque choix d'exposition se mesure à cette aune : un lieu où rencontrer un public qui achète, ou du temps investi pour une reconnaissance qui vous fera entrer dans la sociabilité du réseau artistique. C'est un mince défilé : passer du temps sur ce qui ne rapporte pas tout de suite, sans trop en passer.
Se positionner : deux paradigmes
Première étape : identifier votre positionnement. Il réunit votre démarche, ce qui vous motive quand vous créez (voir Construire sa démarche artistique), et l'environnement qui va la recevoir. Cet environnement est économique : vos financeurs, privés ou institutionnels (l'acheteur, le centre d'art, la collectivité qui accorde une bourse), et les prix pratiqués. Il est aussi théorique : chacun de ces financeurs se fait, consciemment ou non, une idée de ce qu'est une œuvre d'art et de la raison pour laquelle elle doit exister. Un particulier cherche peut-être la beauté ; une ville qui expose des œuvres sur l'écologie, autre chose.
Cet environnement est traversé par deux paradigmes. Le mot vient de Thomas S. Kuhn (La Structure des révolutions scientifiques, 1962) : un ensemble de concepts et de méthodes, conscients ou non, qui expliquent le monde et décident de ce qui est légitime. La sociologue Nathalie Heinich l'a appliqué à l'art (Le Paradigme de l'art contemporain, 2014) : l'art moderne et l'art contemporain, comme l'art classique, ne se succèdent pas, ils coexistent. On n'a pas cessé de faire de l'art moderne après 1945, et il ne suffit pas d'être vivant pour s'inscrire dans l'art contemporain.
Dans le paradigme moderne, l'œuvre est une fin en soi : elle exprime la personnalité de l'artiste, sa sensibilité, son intériorité, et cultive les sensations et une forme d'élévation. Dans le paradigme contemporain, l'œuvre ne tient plus seulement dans l'objet, mais aussi dans ce qui l'entoure, d'où la place du discours et de la médiation. Elle joue avec les limites du médium, de l'institution, de l'espace d'exposition, du temps ; elle cultive la transgression et l'intégration du contexte, et cherche sans cesse des formes nouvelles.
Le second occupe davantage les médias, sans peser forcément davantage sur le premier marché : selon le webinaire, la plupart des acheteurs privés cherchent le premier, et une grande partie du public rejette l'art contemporain, qui ne répond pas à ses attentes esthétiques. Les deux cohabitent rarement dans les mêmes lieux, et leurs frontières restent floues. Chez Egon Schiele, l'arbre, figuratif à sa base, se dissout en haut de la toile en pure matière ; de cette matière qui s'exprime d'elle-même, le mouvement japonais Gutai, fondé en 1954 par Jirō Yoshihara, fera un principe.

Il ne s'agit pas de choisir son camp, mais d'en avoir conscience. Identifiez le paradigme du public, des lieux et des appels qui vous intéressent. Les fonds publics (ministère de la Culture, directions régionales des affaires culturelles ou DRAC, associations qu'ils soutiennent) suivent deux tendances : chercher l'avant-garde, ou mener un travail plus large d'éducation populaire et de valorisation de la vie artistique. Devant chaque appel, demandez-vous quel paradigme le sous-tend (voir Répondre à un appel à projets).
Étape 1 : s'ancrer dans un territoire
Pour être confirmé dans son identité, écrit en substance Hannah Arendt, on dépend entièrement des autres (Les Origines du totalitarisme, chapitre « Idéologie et terreur »). Ce sont les autres qui vous reconnaissent comme artiste. Et cette reconnaissance commence presque toujours autour de chez vous, de la ville à la région ; la stratégie locale se transposera ensuite au national.

Exposez d'abord localement, pour créer de la présence. Si votre travail relève plutôt du paradigme moderne, la diffusion privée offre bien des lieux qui ne sont pas des lieux d'art : hôtels, boutiques, espaces de coworking, tiers-lieux (on en compte plus de 4 000 en France en 2026), qui cherchent des animations et exposent volontiers. C'est souvent du dépôt-vente : une présence, un potentiel de vente, et l'occasion d'être identifié.
La diffusion publique prend le relais : médiathèques, artothèques (qui achètent parfois quelques œuvres), galeries municipales, centres culturels. Les galeries municipales sont un bon cas d'école des deux paradigmes : certaines revendiquent l'art contemporain, d'autres exposent tous les types d'art ; certaines se louent pour une somme modique, d'autres sélectionnent sur dossier. Beaucoup mêlent artistes locaux et nationaux : en artiste du territoire, vous y avez plus de chances qu'ailleurs.

Surtout, prenez la parole : tables rondes, rencontres, restitutions, devant les artistes et les acteurs culturels du territoire. Vous êtes identifié, et cela débouche sur des informations et des appels qui ne sont pas toujours publiés. Intervenir en milieu scolaire en est une autre forme : les établissements financent des interventions d'artistes par la part collective du pass Culture, sur la plateforme ADAGE, où votre proposition doit être référencée (voir Intervenir en milieu scolaire). Cherchez aussi les festivals, résidences et appels qui mêlent artistes locaux et nationaux : ce sont des passerelles. En revanche, évitez d'exposer aux côtés d'amateurs, qui n'ont souvent ni vos objectifs ni la même conscience des prix.
Étape 1 bis : le dialogue entre pairs
Devant les souliers de Van Gogh, le webinaire parlait de dialogue entre pairs : intégrer un collectif, une association d'artistes, un atelier partagé, un réseau d'arts visuels. Ces petites associations forment la base de la vitalité artistique locale et mènent à des expositions, des résidences, des ventes. On les voit peu, éclipsées par les grands appels nationaux, alors que de petites initiatives et des galeries locales font un vrai travail de terrain.

L'Atlas des autres territoires de l'art, tenu par la Fraap, recense associations et lieux de toutes sensibilités ; le Pôle arts visuels Pays de la Loire liste les réseaux d'arts plastiques de toute la France, que le webinaire situait plutôt dans le paradigme contemporain. Ces réseaux existent à l'échelle régionale, comme Plan d'Est dans le Grand Est, et nationale : La Maison des Artistes, la Fraap, Documents d'artistes, ou l'ADAGP, qui attribue des bourses. Les rejoindre aux deux échelles vous donne accès à l'information et aux appels, et une base locale solide facilite le passage au national.
L'atelier, une étape facultative. Si vous en avez un, intégrez les circuits de portes ouvertes, comme ceux de Belleville ou de Ménilmontant à Paris : vente directe, visite du public et des galeristes. C'est aussi un marqueur d'engagement professionnel (les DRAC ont une aide à l'installation d'atelier : voir Trouver des sources de financement et Valoriser son atelier). Sinon, il existe des ateliers de production partagés, et certaines villes prêtent des locaux à prix modique ou gracieusement : c'est à négocier avec votre commune.
Étape 2 : sortir de son territoire
Une fois que vous avez une actualité locale, c'est l'identité régionale construite qui vous aide à sortir de la région. La Ville de Rennes attribue ainsi des bourses d'aide à la création qui peuvent couvrir la communication et les déplacements : la ville finance le départ d'un artiste rennais pour le faire connaître ailleurs. Presque toutes les régions ont des aides à la diffusion en arts visuels, réservées aux artistes-auteurs de leur territoire, d'où l'importance de ce statut. En 2026, celle du Grand Est exige l'invitation par une structure professionnelle partenaire, en région, en France ou à l'étranger, et finance jusqu'à 60 % des dépenses, déplacements compris.
Certaines résidences fonctionnent sur invitation, comme Moly-Sabata, à Sablons, en Isère. À cette étape, la double rémunération penche du côté symbolique : on gagne de la notoriété plus que des ventes. Le public et le privé ne sont pas séparés pour autant : un festival peut vous faire repérer par des galeries spécialisées dans votre médium (voir aussi Candidater à une résidence).
Renforcez les collaborations. Un appel en duo artiste-curateur vous apporte un discours sur votre travail qui ne soit pas porté par vous seul. Le curateur, artiste ou critique, conçoit l'exposition et sa scénographie, souvent bénévolement : son modèle économique est plus précaire encore que celui de l'artiste. Adressez-vous aux étudiants des masters de commissariat et à leurs associations : ils peuvent écrire sur vous ou vous exposer. Scénographier vous-même l'exposition d'un autre artiste compte aussi.
Visez enfin une galerie hors de votre région, qui participe à des salons nationaux, et non un lieu qui loue ses cimaises. Sur Instagram, les artistes qu'elle suit révèlent son paradigme : c'est la recherche par capillarité (voir Trouver des clients). Échangez pendant des semaines, voire des mois, avant de proposer une visite lors d'un passage dans sa ville. Comptez au moins trois ans avant de trouver la bonne galerie.
Des cercles, et des légitimités
Ces étapes s'appuient sur l'historien de l'art Alan Bowness (The Conditions of Success, 1989) : l'artiste moderne accède à la reconnaissance par cercles successifs, ses pairs, la critique, les marchands et collectionneurs, enfin le public. Le webinaire en proposait une version adaptée :
- au centre, les pairs : échanger avec d'autres artistes pour comprendre à quelle famille vous appartenez ;
- étape 1, le contact direct : vente à l'atelier, exposition et festival locaux ; l'œuvre est associée à votre personne, vous êtes à côté d'elle ;
- étape 2, les intermédiaires : galeries hors de votre département, résidences, festivals nationaux ; l'œuvre est exposée sans vous ;
- étape 3, la légitimation : des critiques écrivent sur vous, des commissaires vous exposent, des jurys vous sélectionnent ; bourses, prix et collections font monter votre notoriété, parfois vos prix. Elle s'amorce souvent dès l'étape 2.
Le parcours n'est pas linéaire, il est fait d'allers-retours. Reprenez ce schéma et inscrivez-y vos cibles locales et nationales : c'est la base d'une stratégie.
Bowness écrivait avant Internet. La présence en ligne est devenue un marqueur rassurant : qui vous croise dans une exposition regardera presque automatiquement votre site, votre Instagram et vos plateformes. L'enjeu n'est pas forcément de vendre en ligne : en 2022, le webinaire estimait cette part à 15 % des achats au plus, et notait qu'au-delà de quelques centaines d'euros, l'acheteur a presque toujours vu l'œuvre en vrai. Choisissez donc vos plateformes selon votre positionnement.
Dernière idée : votre trajectoire étant autodirigée, aucun pouvoir unique ne décide qui est artiste. Ce qui fait autorité dans un monde de l'art peut rester sans effet dans un autre. Aucun appel ne vous est indispensable : décidez où vous voulez aller, et quelles instances comptent pour vous.
Questions des participants
Les curateurs se font désormais payer pour écrire : que faire ? Rapprochez-vous des associations de curateurs ou d'étudiants, ou invitez un curateur qui a besoin de notoriété à organiser l'exposition avec vous, en commençant localement.
En changeant de région, redevient-on un inconnu ? Oui et non. Le financement public étant structuré par région, on perd une partie de son réseau. Gardez les liens de votre région d'origine et reprenez à la base dans la nouvelle : cela va beaucoup plus vite la seconde fois, surtout avec une galerie qui expose dans des salons.
Comment s'ancrer quand on vit entre deux pays ? En travaillant la base dans les deux, par exemple par des prises de parole. Il est difficile de se couper de son territoire avant d'avoir acquis une certaine autorité.
Faut-il faire des salons payants ? Selon votre style. Ils ne relèvent pas du paradigme contemporain, et la DRAC ne les finance pas. On peut y vendre, mais ils coûtent cher : pas plus de quatre par an, car on finit souvent l'année à l'équilibre. Ils ouvrent une clientèle hors de son territoire, ce qui relève de l'étape 2, mais sans raccourci : il faut y revenir plusieurs années pour être reconnu (voir Participer à des salons).
Et le numérique, les NFT ? Même logique : des plateformes ouvertes à tous, et d'autres, sélectives, qui apportent une rémunération symbolique. Reste à savoir à quel paradigme appartiennent les NFT (voir notre article de 2022 sur les NFT).
Pour aller plus loin
- Pierre-Michel Menger, Le Travail créateur. S'accomplir dans l'incertain, Gallimard-Seuil, coll. « Hautes Études », 2009.
- Thomas S. Kuhn, La Structure des révolutions scientifiques (1962), Flammarion, coll. « Champs ».
- Nathalie Heinich, Le Paradigme de l'art contemporain. Structures d'une révolution artistique, Gallimard, coll. « Bibliothèque des sciences humaines », 2014.
- Alan Bowness, The Conditions of Success: How the Modern Artist Rises to Fame, Londres, Thames and Hudson, 1989.
- Hannah Arendt, Les Origines du totalitarisme (1951), chapitre « Idéologie et terreur », ajouté à l'édition de 1958.
- Atlas des autres territoires de l'art ; Association nationale des tiers-lieux.
- Région Grand Est, « Aide à la diffusion et à la promotion – Arts visuels » ; Ville de Rennes, « Les aides à la culture ».
- Sur ce site : Trouver des sources de financement, Répondre à un appel à projets, Développer son réseau, Le circuit des galeries alternatives.
Revoir le webinaire
Replay du webinaireTrajectoire d'artiste : se positionner, s'ancrer, s'élargirVidéo de la chaîne YouTube de La Condamine. Le lecteur ne se charge qu'au clic.
Dans le même thème : Organiser son activité
Bien gérer son temps : de l'horizon à la journée
Dix ans, trois ans, aujourd'hui : fixer des objectifs mesurables, se donner des échéances, tenir trois listes et protéger l'essentiel de l'insignifiant.
Webinaire du 24 octobre 2024
Travailler entre artistes : déléguer, troquer, collaborer
Échanger des œuvres, troquer des services, se faire aider, créer à plusieurs : ce que ces échanges vous apportent, et comment rester auteur de votre œuvre.
Webinaire du 28 novembre 2023
Protéger ses œuvres : plagiat et contrefaçon
Ce que protège le droit d'auteur, ce qui sépare plagiat et contrefaçon, comment prouver l'antériorité et réagir si l'on vous copie. Règles à jour en 2026.
Webinaire du 12 octobre 2023
Valoriser son atelier : le trouver, le partager, y recevoir
Ateliers-logements, bailleurs, occupations temporaires, ateliers partagés : trouver un atelier, puis en faire un lieu de liens, de vente et de transmission.
Webinaire du 20 mai 2022
