Les NFT, nouvel Eldorado des artistes ? Ce qu'on en disait en 2022
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Compte rendu du webinaire du 20 janvier 2022, animé par Pierre-Benoit Roux, cofondateur de La Condamine, avec le témoignage de l'artiste peintre Véronique Wibaux. État au 20 janvier 2022, au plus fort de la vague : le marché a beaucoup changé depuis.
On décrivait alors les NFT comme un nouveau territoire, pour créer, diffuser et vendre autrement. Qu'est-ce qui relevait du mythe ou de la réalité, et cela vous concernait-il ?
Un territoire où tout serait d'or
L'Eldorado est un mythe des conquistadors du XVIe siècle : un pays d'Amérique du Sud où tout serait d'or, que les cartographes ont même dessiné. Les NFT en avaient l'allure : on en savait peu, sinon les records. Le Nyan Cat de Chris Torres, un petit chat animé, s'était vendu 300 ethers, environ un demi-million de dollars, en février 2021 ; Everydays: The First 5000 Days, de Beeple, 69,3 millions de dollars chez Christie's le 11 mars 2021.
Selon Artprice, les NFT avaient rapporté 127,6 millions de dollars aux enchères d'art contemporain en quatre mois : 5 % du produit des ventes, plus que la photographie, avec un taux d'invendus affiché de 6 %, contre 30 % pour les autres catégories. Une niche, donc, mais qui avançait très vite : sur OpenSea, la plus grande plateforme, les échanges de janvier 2022, le mois du webinaire, allaient dépasser 5 milliards de dollars.

De quoi le NFT est-il le nom ?
NFT veut dire non-fungible token, jeton non fongible. Un jeton fongible est interchangeable : un billet de 100 euros, un ticket de métro, un bitcoin. Un jeton non fongible ne l'est pas, comme un permis de conduire. Il est inscrit sur une blockchain, ou chaîne de blocs : un registre public, à la manière d'un livre de comptes, qui enregistre chaque transaction sans qu'on puisse la défaire.

Votre œuvre doit donc être numérique ou numérisée. Il vous faut un portefeuille de cryptomonnaie (wallet), le plus souvent en ether ; vous inscrivez le jeton (mint), et chaque opération coûte des frais (gas fees), qui varient avec l'encombrement du réseau. Un NFT a un coût de production, comme la matière à l'atelier. Trois voies s'offraient : détruire l'œuvre physique pour ne vendre que le numérique (en mars 2021, un collectif a brûlé en direct une estampe de Banksy, Morons, et vendu son NFT quatre fois le prix de l'estampe) ; garder l'œuvre physique comme un moule ; ou vendre une œuvre hybride, avec ses deux versions.
Le webinaire parlait de « titre de propriété » : c'était le raccourci de l'époque. Ce qui s'achète, c'est le jeton, qui pointe vers un fichier ; ni l'œuvre ni les droits d'auteur ne suivent sans contrat. Le code de la propriété intellectuelle sépare la propriété de l'objet de celle de l'œuvre (art. L111-3) et exige que chaque droit cédé soit mentionné (art. L131-3). La mission du CSPLA sur les NFT l'a confirmé en juillet 2022.
Tout change pour que rien ne change
La formule du Guépard résumait le webinaire : la technologie est nouvelle, les mécanismes de la valeur restent les mêmes. À la ruée vers l'or du Klondike, ce sont les vendeurs de pioches qui se sont enrichis ; ici, ce sont les plateformes. Plusieurs fonctionnaient comme des maisons de ventes, avec mise à prix, prix de réserve et cote. Un de leurs fondateurs citait les critères de toute œuvre : la notoriété de l'artiste, la collaboration entre artistes, l'histoire de l'œuvre et celle de l'artiste. Plateformes sélectives, galeries vendant des NFT de leurs artistes, musées d'art crypto, foires : comme ailleurs, votre environnement agit sur la perception de votre nom.

Et l'on spéculait. Selon Artprice, l'acheteur du Beeple, Vignesh Sundaresan, possédait déjà par son fonds Metapurse plus de 2 millions de dollars d'œuvres de l'artiste : un record public faisait monter toute sa collection. L'Eldorado lui-même est né d'un éclat : chez les Muisca, dans l'actuelle Colombie, le nouveau chef, couvert de poudre d'or, gagnait sur un radeau le milieu du lac de Guatavita pour y jeter des offrandes.

Ce qui changeait vraiment, c'étaient les usages du web : on apprenait en groupe et à découvert, sur Discord et sur Twitter. L'illustratrice Varvara Alay avait ainsi mis en vente à heure fixe, avec toute une équipe, The Flower Girls, une collection de 10 000 portraits. Le second marché, réservé à une élite, s'ouvrait à quiconque avait un ordinateur : une démocratisation de la financiarisation de l'art. Les acheteurs, plus jeunes, cherchaient la rareté, la spéculation et l'avant-garde. Et ils préféraient les vivants : le NFT du Tondo Doni de Michel-Ange, vendu par les Offices de Florence en mai 2021, a rapporté près de 170 000 dollars, trois fois moins que le petit chat.
Ce qu'en retenait une artiste
Véronique Wibaux s'y était mise en mars 2021, en animant des peintures de son stock ; elle avait vendu deux œuvres. Premier constat : tout se paie. Inscrire le jeton, le mettre en vente (le lister), finaliser la vente, changer le prix ou détruire un invendu : chaque geste a ses frais, et l'ether est volatil. Sa première œuvre, hybride, était trop chère pour une inconnue ; elle a dû baisser le prix. Une grande plateforme venait de reporter ces frais sur l'acheteur (le lazy minting) : de quoi essayer à moindre coût. Son conseil : rejoindre des groupes, où les artistes partagent leurs astuces et s'achètent des œuvres entre eux.
C'était aussi le Far West : des noms de domaine rachetés par des tiers qui les revendaient à leurs titulaires, des portefeuilles et des serveurs Discord piratés. Gardez vos codes d'accès pour vous, méfiez-vous des offres d'achat reçues par message et consultez les listes noires de l'AMF. Les pourcentages de revente promis par les plateformes étaient des commissions contractuelles, pas le droit de suite de la loi (CPI, art. L122-8), qui suppose un professionnel du marché de l'art. Et la fiscalité de ces ventes restait floue.
Le webinaire se terminait sur l'« Eldorado » d'Edgar Poe, traduit par Mallarmé : « Par-delà les montagnes de la lune, et au fond de la vallée de l'ombre, chevauche hardiment, répondit l'ombre, — si tu cherches l'Eldorado. » Pas de recette magique : du temps, des réseaux, et d'autres artistes avec qui chercher.
Et depuis ? Le reflux a été rapide : OpenSea, qui dépassait 5 milliards de dollars d'échanges en janvier 2022, n'en traitait plus que 81 millions en mai 2025 (The Block, juin 2025). En 2023, selon Hiscox, 12 % des acheteurs d'art envisageaient d'acheter un NFT dans l'année, contre 27 % un an plus tôt. Et depuis le 1er juillet 2026, l'imposition des plus-values sur crypto-actifs (CGI, art. 150 VH bis) ne vise plus que ceux qui relèvent du règlement européen MiCA, lequel exclut en principe les jetons uniques et non fongibles (AMF, 2024) : avant de vendre un NFT, faites préciser le régime qui s'applique à votre cas.
Pour aller plus loin
- Artprice, Le marché de l'art contemporain 2021, 2021 (ventes aux enchères de juillet 2020 à juin 2021).
- Conseil supérieur de la propriété littéraire et artistique, Jean Martin et Pauline Hot, Rapport de la mission sur les jetons non fongibles, juillet 2022.
- Autorité des marchés financiers, « Le règlement européen Markets in Crypto-Assets (MiCA) », 2 août 2024, et ses listes noires et mises en garde.
- Edgar Poe, « Eldorado » (1849), trad. Stéphane Mallarmé, Les Poèmes d'Edgar Poe, Léon Vanier, 1889.
- Sur ce site : Faut-il vendre ses œuvres aux enchères ? et, sur le choix de son environnement, l'article consacré aux salons.
Revoir le webinaire
Replay du webinaireNFT : le nouvel Eldorado des artistes ? État en 2022Vidéo de la chaîne YouTube de La Condamine. Le lecteur ne se charge qu'au clic.
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