Exposer et vendre en Scandinavie : un marché proche, des résidences ouvertes
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Compte rendu du webinaire du 13 janvier 2026, animé par Pierre-Benoit Roux, cofondateur de La Condamine. Un focus court, d'une trentaine de minutes, consacré à un seul marché. Repères vérifiés et datés en octobre 2026.
Le marché scandinave n'a pas l'aura des États-Unis ou de la Chine, et n'a pas l'air d'un eldorado. Pourtant, quand on pense à IKEA, au design, à cet art de vivre nordique devenu une norme, il existe bien un soft power scandinave, et il attire. Y a-t-il quelque chose à aller faire là-bas ? Peut-être, si une part de votre travail parle davantage à un public nordique qu'au public français. Il s'agit ici de la Scandinavie au sens étroit, Norvège, Danemark et Suède ; les pays nordiques comprennent aussi la Finlande et l'Islande.

Le webinaire s'ouvrait sur la tapisserie de Baldishol, découverte en 1879 sous le plancher d'une église norvégienne qu'on démolissait. L'un des très rares tissages historiés conservés en Europe d'avant 1200, elle est devenue un emblème national : la poste norvégienne lui a consacré trois timbres en 1976. Elle n'est pourtant pas si nationale : sur des motifs que l'on dirait vikings, ses figures longilignes relèvent du style roman, avec des parallèles dans l'art français et anglais du temps. Tout au nord de l'Europe, la Scandinavie n'était pas enclavée : elle était au cœur des échanges, à l'image des Vikings, que l'on retrouve jusqu'à Constantinople.
C'est la thèse du webinaire : sans parler de style, le marché de l'art scandinave est très proche du marché français. Il y a presque une identité européenne du marché, que le poète anglais John Donne résumait en 1624 : « Nul homme n'est une île, un tout complet en soi ; tout homme est un fragment du continent, une partie de l'ensemble. Si la mer emporte une motte de terre, l'Europe en est amoindrie. » La Scandinavie est une région de l'Europe, et vous pouvez vous en emparer comme d'une région voisine.
Une sensibilité nordique ?
Comprendre un marché, c'est se demander comment s'y est fabriquée la sensibilité des acheteurs. Les Scandinaves ont-ils un goût différent de celui des Français ? La question est délicate, mais on repère quelques distinctions. Au XIXe siècle, cette sensibilité se forme dans l'échange. Dans les années 1880, des peintres scandinaves, suédois surtout, s'installent à Grez-sur-Loing, en lisière de la forêt de Fontainebleau, dans le sillage de Barbizon (voir Candidater à une résidence). Carl Larsson y arrive en 1882 et y abandonne l'huile pour l'aquarelle de plein air. De retour au pays, ces jeunes artistes reprennent un modèle parisien, celui du Salon des refusés de 1863 : en 1885, les « Opposants » (Opponenterna), menés par Ernst Josephson, réclament à l'Académie royale des beaux-arts de Stockholm, jugée rétrograde, une réforme de l'enseignement et des expositions, et organisent à Stockholm leurs propres expositions, dont Des bords de la Seine (Från Seinens strand). La Suède prend part à un mouvement européen.

À l'Exposition universelle de Paris, en 1889, les peintres nordiques sont remarqués. On parle de « lumière du Nord » : une lumière faible, discrète, parfois bleutée, presque boréale, et une certaine sobriété dans la manière de peindre, comme chez le Suédois Carl Johan Forsberg au début du XXe siècle. L'expression désigne une esthétique, mais les artistes s'en servent aussi pour se distinguer, pour se « brander » : un style nordique fondé sur la sobriété et la lumière devient une marque de fabrique, sans qu'il existe d'école de ce nom. C'est enfin une catégorie d'historien, qui désigne l'âge d'or de la peinture scandinave : le Petit Palais lui consacrait en 1987 l'exposition « Lumières du Nord. La peinture scandinave 1885-1905 », et le musée d'Orsay, du 10 février au 10 mai 2026, un accrochage de dessins scandinaves et néerlandais, « Lumière du Nord », où figurait Forsberg. Cette identité peut fonder une sensibilité ; elle se prend avec des pincettes, car ce n'est pas tout à fait une réalité stylistique.

Des institutions qui ressemblent aux nôtres
Entre la France et la Suède, les repères sont souvent les mêmes. En 1937, le Parlement suédois adopte une règle du un pour cent, qui réserve environ 1 % du budget d'une construction publique à l'art, et la Suède se dote d'une agence de l'art dans l'espace public, Statens konstråd (Public Art Agency Sweden), plus de vingt ans avant la création en France du ministère des Affaires culturelles, en 1959. La Norvège a son équivalent, KORO, et le Danemark sa fondation publique pour les arts, Statens Kunstfond.
La différence tient au caractère obligatoire. En France, à jour au 4 octobre 2026, le « 1 % artistique » s'impose aux constructions de l'État et de ses établissements publics (décret n° 2002-677 du 29 avril 2002, art. 1), et aux collectivités pour les constructions qui y étaient soumises en 1983 (code général des collectivités territoriales, art. L1616-1). En Suède, chaque collectivité décide : 55 % des 21 régions et 41 % des 290 communes appliquent la règle, selon Statens konstråd, d'après une étude publiée en 2020. Ces commandes ne sont pas forcément pour vous, mais elles signalent une institution forte, donc un marché.
C'est un réflexe à prendre dès que vous visez un pays : regardez s'il existe des subventions, moins pour les obtenir que parce qu'elles annoncent un dynamisme culturel, des galeries, des foires. Lisez-les avec deux mots clés : la mobilité entrante, qui fait venir des artistes étrangers, et la mobilité sortante, qui fait partir les artistes du pays. En Scandinavie, la mobilité entrante est une vraie chance.
Penser glocal : des goûts et des prix
Ces ressemblances pourraient laisser croire que tous les marchés se valent. Il s'agit plutôt de chercher, sous des normes partagées, des spécificités locales : c'est la glocalisation, qui combine tendances globales (résidences, galeries implantées partout, prix) et réalités locales (goûts, habitudes d'achat). Le mot vient du japonais dochakuka, l'adaptation des techniques agricoles aux conditions locales, repris par les entreprises japonaises puis diffusé par le sociologue Roland Robertson (voir Diffuser et vendre son travail à l'international).
Côté goûts, les recherches enregistrées par une plateforme de vente en ligne, présentées en carte pendant le webinaire, plaçaient l'édition en tête en Suède : lithographie, sérigraphie, souvent d'artistes connus. Un marché plutôt conservateur, avec une vraie culture de l'estampe et de la gravure, qui a ses relais à Paris. L'atelier de lithographie fondé en 1896 par Auguste Clot, où Munch fit imprimer ses lithographies en couleurs, est dirigé depuis les années 1960 par la famille danoise Bramsen, et s'est doublé en 2013 d'un atelier à Svendborg, au Danemark. Le graveur danois Bo Halbirk a fondé en 1992 à Paris un atelier de gravure associatif, aujourd'hui installé à Montreuil. Si vous êtes graveur, c'est un signal (voir Tirages et reproductions).

Côté prix, il faut distinguer le premier marché, quand une œuvre est vendue pour la première fois, du second marché, quand elle est revendue, aux enchères notamment (voir Faut-il vendre ses œuvres aux enchères ?). Quelques repères du premier marché, en euros au cours de la Banque centrale européenne du 2 octobre 2026 :
- L'Affordable Art Fair de Stockholm, étape d'un réseau international de foires à prix plafonnés : de 900 à 90 000 couronnes suédoises, soit de 80 à 8 000 euros environ (édition du 30 septembre au 4 octobre 2026).
- CHART, la foire nordique de Copenhague : son exposition « Start Collecting », pensée pour les premiers achats, plafonne les œuvres à 20 000 couronnes danoises, environ 2 700 euros (édition du 27 au 30 août 2026).
- Une plateforme norvégienne qui met en relation acheteurs et artistes, en ligne et dans leurs ateliers, affichait en janvier 2026 des éditions autour de 100 euros, des œuvres sur papier de 400 à 2 500 euros, de petites peintures dès 850 euros.
Partout, des prix nivelés, européens, comparables aux vôtres en France.
Les résidences, porte d'entrée
Un marché est porteur s'il a des écoles, des foires, des biennales et des galeries ; sinon, inutile de s'y installer. C'est le premier critère. En Scandinavie, les plus belles occasions sont du côté des institutions, et surtout des résidences, souvent rémunérées et assez ouvertes, plus, selon le webinaire, qu'en France.
Le document de référence est le guide des financements de la mobilité vers et depuis la région nordique et balte, publié en 2025 par le réseau On the Move. Les échanges vont dans les deux sens. À Paris, l'Institut suédois accueille chaque mois des artistes et des chercheurs installés en Suède qui travaillent sur un projet lié à la France. Dans l'autre sens, les Instituts français du Danemark, de Norvège, de Suède et de Finlande proposent Septentrionales, une résidence itinérante de deux mois, dont l'édition 2026 était ouverte aux artistes français ou installés en France depuis au moins cinq ans (candidatures du 16 février au 2 mars 2026). Appuyez-vous aussi sur les services culturels des ambassades et sur les Alliances françaises. Un service culturel d'ambassade est une administration : toute demande écrite appelle un accusé de réception (code des relations entre le public et l'administration, art. L112-3, à jour au 4 octobre 2026). N'hésitez pas à insister.
Pour chercher, retenez les mots clés : artist in residence, abrégé en AiR, presque devenu un nom générique ; open call ; mobilité ; coopération culturelle. La base TransArtists, tenue par l'organisme néerlandais DutchCulture, recense un très grand nombre de résidences. Certaines résidences sont très spécifiques : en Norvège, l'association des artistes textiles (Norske Tekstilkunstnere) reçoit à la ferme de Søndre Green des artistes étrangers comme norvégiens, en 2025 avec une bourse de 5 000 couronnes norvégiennes pour quatre semaines, jusqu'à 3 500 couronnes de frais de voyage (environ 460 et 320 euros), le logement et l'atelier. Un séjour à la fois défrayé et rémunéré reste rare.
Regardez aussi du côté des lieux reculés, car la « lumière du Nord » prend racine dans des paysages de montagne et de mer, superbes et rudes. Aux Lofoten, le Lofoten International Art Festival, biennale née en 1991, prépare son édition de 2027 ; le comté de Nordland soutient onze résidences, dont Røst AiR, sur une île au large de l'archipel. Prenez une carte, allez voir les coins reculés : il y a peut-être une résidence. Et la candidature spontanée reste toujours possible.
Être présent sans se déplacer
Les appels à candidatures concernent aussi des lieux d'art et des galeries, dont certaines sont assez ouvertes aux artistes étrangers (voir Répondre à un appel à projets). Une autre stratégie s'y ajoute : les petites galeries en ligne scandinaves qui acceptent de publier des œuvres d'artistes étrangers. Y publier une partie de votre corpus vous donne une présence sur le marché sans vous déplacer, et une raison de prendre contact. Elles retiennent peu d'artistes, mais en choisissent d'internationaux pour le marché scandinave : vous y êtes visible auprès d'une petite communauté, quand vous seriez noyé dans la masse d'une grande plateforme internationale (voir Vendre ses œuvres en ligne).
Faut-il y aller ? Le protocole
Avant de vous lancer, posez-vous quelques questions.
- Votre travail résonne-t-il avec la sensibilité nordique ? Par le goût, le plus difficile à juger : une lumière, une sobriété, certaines photographies de paysage. Par le médium : l'estampe, la sérigraphie, la gravure peuvent aider, mais la peinture fonctionne aussi.
- Avez-vous un réseau ? Connaissez-vous des Scandinaves en France, des artistes français qui travaillent en Scandinavie ? Si oui, vous êtes déjà un peu de la famille. Les associations franco-scandinaves donnent des informations introuvables en ligne : à Paris, l'Association artistique suédoise ou le Cercle suédois, fondé en 1891 ; en région, à Lille, Nantes, Toulouse ou Strasbourg. Consultez-les avant un voyage, qui peut aussi servir de repérage.
- Connaissez-vous une zone en particulier ? Ne visez pas toute la Scandinavie : une région précise sera plus facile.
- Votre style plaît-il déjà à des personnes de sensibilité nordique ?
Ces critères comptent à cause du facteur d'inertie : le temps nécessaire, dans un nouveau pays, avant d'avoir des clients. Si vous ne connaissez personne et ne remplissez aucun critère, il sera bien plus long. Ensuite, cherchez une aide à la mobilité. Faites une expérience test de courte durée, sur une foire ou en résidence : l'artiste Gerda Jacobs, présente à la séance, avait ainsi découvert, sur une foire allemande, que son travail y était mieux reçu qu'en France (voir Participer à des salons). Trouvez sur place un intermédiaire et des partenaires, ce que facilite une présence en ligne entretenue. Et revenez, plusieurs fois.
Un proverbe suédois dit que chaque oiseau chante selon son bec (var fågel sjunger efter sin näbb) : chacun s'exprime selon sa nature. Quoi que vous fassiez, il existe des débouchés, plus ou moins larges ; tout l'enjeu est d'être à la bonne place. Pour la Scandinavie, la clé tient en deux mots : les résidences, parce qu'elles sont rémunérées, et la présence numérique dans de petites galeries locales. Aides à la mobilité et bases de résidences sont réunies dans la fiche pratique n° 25, « Annuaire : diffuser son travail à l'international ».
Pour aller plus loin
- On the Move, Mobility Funding Guide to the Nordic-Baltic Region, 2025, avec le soutien du Northern Dimension Partnership on Culture et de l'Union européenne.
- TransArtists (DutchCulture), base de résidences d'artistes.
- Comté de Nordland, « Artists in residence – information in English », les onze résidences du Nordland, page mise à jour le 1er juin 2026.
- Institut français du Danemark, « Septentrionales 2026, résidence itinérante pour la création contemporaine ».
- Institut suédois, Paris : ses résidents.
- Ambassade de Suède en France, « Svenska och nordiska föreningar i Frankrike », associations suédoises et nordiques en France, liste mise à jour le 18 février 2026.
- Statens konstråd, « Staten och enprocentsregeln – en lång historia » (en suédois).
- Légifrance : décret n° 2002-677 du 29 avril 2002, art. 1 ; code général des collectivités territoriales, art. L1616-1 ; code des relations entre le public et l'administration, art. L112-3.
- CHART, Copenhague ; Affordable Art Fair Stockholm.
- Ville de Paris, « “Lumière du Nord”. Dessins scandinaves et néerlandais du musée d'Orsay », 2026.
- Store norske leksikon, « Baldisholteppet », mis à jour le 3 août 2025 ; Nasjonalmuseet, « Baldishol Tapestry ».
- Roland Robertson, « Glocalization: Time-Space and Homogeneity-Heterogeneity », dans Mike Featherstone, Scott Lash et Roland Robertson (dir.), Global Modernities, Sage, 1995.
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