Art et santé : intervenir à l'hôpital et en établissement médico-social
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Compte rendu du webinaire du 15 décembre 2022, animé par Pierre-Benoit Roux, cofondateur de La Condamine. Dispositifs, chiffres et appels à projets mis à jour au 4 octobre 2026.
Un dispositif, c'est souvent un accord entre le ministère de la Culture et un autre ministère : l'Éducation nationale, la Justice ou, ici, la Santé. Quelle place l'art peut-il prendre dans la santé ? Est-ce une opportunité, une pratique à intégrer à votre activité d'artiste ? Pour le savoir, il faut comprendre la mécanique du dispositif, puis bâtir une stratégie. Avec une difficulté : la frontière entre l'art et l'art-thérapie est poreuse, sans que ce soit la même chose. C'est un mince défilé qu'il faut suivre.
L'art qui fait du bien
Le webinaire s'ouvrait sur une œuvre textile de Sheila Hicks, Liane magistrale (2021) : des liens, comme ceux qui unissent l'art à d'autres domaines. L'un d'eux s'appelle la prescription muséale. En novembre 2018, le Musée des beaux-arts de Montréal a permis aux médecins de l'association Médecins francophones du Canada de prescrire des visites gratuites du musée. L'idée a été reprise en France, par exemple dans les Yvelines, où des « prescriptions muséales » donnaient en 2024 une entrée gratuite dans des musées et centres d'art.
On reconnaît ce pouvoir à l'œuvre au moins depuis la catharsis dont parle Aristote dans sa Poétique. Pas une guérison au sens clinique, mais un mieux-être dont tous les artistes ont fait l'expérience : la beauté fait du bien. Le neurologue Pierre Lemarquis, dans L'art qui guérit, soutient que l'art rend vivant, et décrit ses effets sur le corps : un bien-être immédiat, une stimulation de l'activité cognitive, la libération d'hormones comme la dopamine. L'art peut faire du bien sans être une médecine.
Quatre distinctions avant de proposer quoi que ce soit
Les deux ministères imposent leurs mots. Avant de proposer votre travail dans un lieu de soin, faites des distinctions, à la manière d'El Lissitzky, qui inventait des formes pour dire les mots.

- Culture et art. Le dispositif s'appelle « Culture et Santé ». La culture, c'est souvent le discours sur l'art, avec une médiation autour de l'œuvre, et le mot couvre des pratiques très larges : spectacle vivant, lecture, cinéma, patrimoine, arts plastiques. Gardez une distance avec lui.
- Intervention et médiation. Intervenir, ce peut être une résidence ou une pratique autour de votre démarche. La médiation, c'est l'explication de l'œuvre : souvent demandée, parfois obligatoire. Des non-artistes la pratiquent aussi, et vous pouvez vous retrouver en concurrence avec eux.
- Santé et médical. « Santé » désigne le sanitaire et le médico-social : hôpitaux, cliniques, EHPAD, établissements pour personnes handicapées ou atteintes de maladies chroniques, accueil des personnes en grande précarité. Le code de l'action sociale et des familles en donne la liste (art. L312-1, à jour au 4 octobre 2026).
- Artiste et art-thérapeute. L'artiste poursuit une démarche ; l'art-thérapeute mobilise des pratiques artistiques pour soigner, dans un champ structuré, avec des emplois salariés à l'hôpital. Les deux ne s'opposent pas, mais c'est un choix, notamment de communication.
Les appels à projets reprennent ces distinctions : celui de Normandie pour 2026 rappelle que l'artiste n'y est ni soignant ni animateur. Ces lieux sont aussi des lieux où l'art est attendu et reconnu, à l'image de la reconnaissance que Goya a peinte envers le médecin qui l'avait soigné.

Un dispositif qui ne s'adresse pas directement à vous
Le lien entre les deux ministères est presque aussi ancien que le ministère de la Culture, dont le décret fondateur fixe la mission de « rendre accessibles les œuvres capitales de l'humanité, et d'abord de la France, au plus grand nombre possible de Français » (décret n° 59-889 du 24 juillet 1959). En 2010, Frédéric Mitterrand, alors ministre de la Culture, y rattachait encore l'art à l'hôpital. L'ancêtre du dispositif s'appelait « Culture à l'hôpital », un nom utile pour vos recherches. Une première convention entre les deux ministères est signée en 1999 pour les hôpitaux ; celle de 2010 l'étend au médico-social ; une nouvelle convention, signée le 21 juillet 2025, insiste sur la santé mentale, le handicap, les aidants et les soignants.

Un budget national modeste, complété par d'autres. En 2022, le dispositif représentait de l'ordre de 4 millions d'euros pour environ 600 projets par an ; en 2025, le ministère de la Culture annonce de l'ordre de 6 millions d'euros pour environ 1 000 projets. Sans compter le mécénat et les contributions des établissements.
Ce sont les établissements qui candidatent. Beaucoup d'appels ne sont donc pas destinés à l'artiste, mais ils le font travailler. L'appel Culture Santé et Médico-social de Normandie pour 2026 montre la mécanique : un binôme formé d'un établissement et d'une structure culturelle professionnelle, qui peut être un lieu, une compagnie ou un artiste ayant une activité déclarée (numéro SIRET), une diffusion professionnelle et une expérience de la transmission. La présence dure au moins dix jours ; l'aide est plafonnée à 10 000 € et à 80 % du budget, sur un taux horaire indicatif minimum de 60 € coût employeur (pour d'autres repères de rémunération, voir Vendre une intervention d'artiste). L'aide moyenne était d'environ 5 300 € en 2025.
Une politique très régionalisée. Le dispositif est décliné par les DRAC (directions régionales des affaires culturelles) et les ARS (agences régionales de santé), qui ont chacune un référent Culture et Santé. En dessous, des structures ressources font le lien avec les établissements et les artistes : interSTICES en Auvergne-Rhône-Alpes, le Pôle Culture & Santé en Nouvelle-Aquitaine, le B.I.P. Arts & Santé dans les Hauts-de-France, L'Évasion dans le Grand Est, Itinéraires Singuliers en Bourgogne-Franche-Comté, entre autres, fédérées par le réseau national Entrelacs. D'une région à l'autre, les occasions diffèrent.
Trouver vos interlocuteurs

- Identifiez les référents Culture et Santé de votre ARS et de votre DRAC. Si l'un ne répond pas, l'autre peut vous renseigner sur les associations qui travaillent entre l'art et le soin.
- Appuyez-vous sur la structure ressource de votre région. Elle organise des réunions d'information, souvent dans des lieux d'art : il faut s'y rendre, c'est là que les projets se proposent.
- Repérez les associations proches du dispositif : le collectif d'artistes qui propose résidences et actions culturelles, le réseau ressource qui fait se rencontrer artistes et porteurs de projets, l'association dotée d'un pôle « art et handicap ». On avance plus facilement en groupe qu'en artiste isolé. Sur Instagram, les comptes de ces structures mènent à leurs partenaires : commencez sur le pas de votre porte.
- Repérez les établissements labellisés. En Île-de-France, l'ARS et la DRAC attribuent pour trois ans un label « Culture et Santé » aux établissements qui font intervenir des artistes professionnels, impliquent tout le monde (usagers, personnel, proches, visiteurs), s'ouvrent sur l'extérieur et y consacrent des moyens. Le label exclut l'art-thérapie et ne donne aucun financement. Environ 25 établissements le détenaient en 2024 ; la campagne de l'automne 2026 vaut pour 2027-2029. Ses critères vous aident à construire votre proposition.
- Cherchez le responsable culturel. Depuis la convention de 1999, des hôpitaux ont créé des postes dédiés aux projets culturels.
Résider, exposer, intervenir… et savoir ce qui est payé
On trouve un peu de tout à l'hôpital, et c'est peut-être le danger. Le spectacle vivant y est très ancré : il est plus délicat de s'y distinguer en arts visuels, à moins de jouer la différence. Les formes possibles :
- la résidence, parfois rémunérée, parfois proposée en échange d'une initiation peu chronophage, avec hébergement mais sans rémunération ;
- la restitution ;
- l'exposition, y compris dans des galeries installées dans les établissements : L'Hostellerie, centre d'art singulier du centre hospitalier La Chartreuse à Dijon, la galerie d'art du centre hospitalier de Pierrefeu-du-Var, ou la Ferme du Vinatier, espace culturel du centre hospitalier du Vinatier, près de Lyon. Souvent réservées aux professionnels, certaines mêlent artistes et usagers ;
- l'intervention : initiation, cours ou atelier autour de votre démarche, adapté à un public précis. L'inclusion y compte beaucoup.
D'autres financeurs s'ajoutent : fonds de dotation, mécénat, fondations. Art dans la Cité commande et installe des œuvres dans les établissements de soin, et ses appels sont très demandés. Le fonds de dotation Entreprendre pour Aider met l'art au service de la santé mentale ; l'association Tournesol fait intervenir des artistes à l'hôpital. Des artothèques prêtent aussi des œuvres aux hôpitaux (voir Louer ses œuvres).

Distinguez le don de la rémunération. C'est le vrai danger : faire la part entre ce que vous donnez pour rencontrer de nouvelles personnes et ce qui est un travail. Deux repères, à jour au 4 octobre 2026. Une association qui fait intervenir des bénévoles dans un établissement doit signer avec lui une convention (code de la santé publique, art. L1112-5 ; code de l'action sociale et des familles, art. L312-1). Si vous êtes artiste-auteur et animez des ateliers hors de tout lien salarial, leurs revenus peuvent être déclarés comme revenus accessoires, dans la limite annuelle de 1 200 fois le Smic horaire, à condition d'avoir des revenus artistiques sur l'année en cours ou l'une des deux précédentes (code de la sécurité sociale, art. R382-1-2). Si l'établissement vous salarie, c'est le salariat.
Donner peut avoir un sens, avec mesure. Les ventes aux enchères au profit de la recherche contre le cancer ou d'hôpitaux sont nombreuses (voir les ventes caritatives dans Faut-il vendre ses œuvres aux enchères ?) ; une artiste qui avait encore peu vendu y a trouvé une première valorisation publique de son œuvre, et de quoi communiquer. Vous pouvez consacrer, disons, 15 % de votre temps à des projets collectifs, dans une logique de don et de contre-don (voir Développer son réseau). Mais cela ne doit jamais devenir un modèle économique.
Une stratégie : choisir ce que vous ne ferez pas
Devant cette mine d'or, méfiez-vous de l'épuisement. Michael E. Porter le dit : « l'essence de la stratégie est de choisir ce qu'il ne faut pas faire » (« What Is Strategy? », Harvard Business Review, 1996). Inutile de tenter toutes les résidences, toutes les fondations, tous les appels.
Partez du local. Un appel à projets est d'abord lié à un tissu relationnel, à des rencontres faites près de chez vous. Un projet en entraîne un autre : c'est la logique d'itinéraire de l'artiste, de l'association de terrain aux fondations qui commandent à l'échelle nationale.
Identifiez votre niche avec trois questions :
- Suis-je prêt à proposer une médiation ? Ai-je envie de structurer une grammaire d'intervention, une méthode pour parler de mon travail ? Ce sera souvent demandé.
- Ai-je une proposition spécifique pour un public spécifique ? Des personnes atteintes d'Alzheimer, en souffrance psychique… Plus vous êtes précis, plus vous avez de chances de toucher l'établissement qui peut vous engager sur ses fonds propres.
- Est-ce que j'intègre l'art et la santé à ma communication ? Ce qui est visible n'est pas forcément ce qui vous rapporte, et l'on peut pâtir d'être pris pour un art-thérapeute. Vous pouvez compartimenter : une story à la une sur Instagram, un LinkedIn tourné vers vos interventions, sans toucher à votre boutique en ligne. Deux modèles opposés existent : une artiste représentée en galerie, qui exerce aussi l'art-thérapie en soins palliatifs, présente les deux activités sur le même site, avec des revenus comparables, sans que cela décourage ses acheteurs ; une céramiste a, elle, séparé son travail personnel du collectif d'action culturelle qu'elle a fondé, comme deux marques.
Lisez ce que les appels attendent vraiment. Un appel à résidence toutes disciplines, étudié pendant le webinaire, revenait aux critères du label : créer du lien ; permettre l'appropriation d'un geste artistique, donc transmettre une technique ; toucher tout le public hospitalier, des patients à leurs proches et au personnel, en adaptant l'intervention à chacun. Le champ se structure, avec des diplômes universitaires d'art-thérapie et des interlocuteurs désignés dans les hôpitaux : il en devient plus lisible que bien des appels du ministère de la Culture. C'est une chance pour qui veut y trouver une part de son équilibre économique.
Dans Le Chef-d'œuvre inconnu de Balzac, le jeune Poussin s'écrie : « Je ne suis pas peintre, je suis amoureux. » Associer l'art et la santé rappelle que l'art, c'est la vie et l'acte de création.
Questions des participants
Un retour de terrain : la gravure en institut médico-éducatif. Un participant a raconté ses ateliers de gravure en IME, établissements médico-sociaux qui accueillent des jeunes en situation de handicap ou en difficulté d'adaptation. Il y est entré par un psychiatre, avant de signer un contrat avec l'établissement. Ses conseils : écoutez d'abord les problématiques de l'établissement, puis proposez. Arrivez avec une proposition clé en main, matériel compris, à un prix raisonnable (il citait, en 2022, de l'ordre de 200 € pour une séance de deux heures). Montrez ce que votre pratique apporte, le travail des mains pour le modelage par exemple, sans vous substituer à l'ergothérapeute. Renouvelez-vous, ces publics se lassent vite. Et distinguez médiation et commande : une peinture murale commandée par un hôpital est une œuvre payée, plus proche du 1 % artistique que de la médiation.
J'ai animé des séances d'aquarelle auprès de personnes atteintes de Parkinson ou d'Alzheimer, en Auvergne-Rhône-Alpes. Par qui commencer ? Par la structure ressource de votre région, interSTICES : demandez avec quelles associations elle travaille et allez à ses réunions d'information. Contactez aussi les responsables culturels de certains hôpitaux, ou le référent Culture et Santé de l'ARS.
Fiche pratique à télécharger
Annuaire : intervenir à l'hôpital et en médico-social (Culture-Santé) : le programme Culture et Santé, ses appels régionaux et leur calendrier, le label francilien, les pôles ressources, les associations et les lieux d'art en établissement de soin, liens vérifiés
Pour aller plus loin
- Ministère de la Culture, « Culture et Santé » (convention du 21 juillet 2025, structures ressources régionales), consulté le 4 octobre 2026.
- Ministère de la Culture, « Label Culture et Santé en Île-de-France », campagne 2026 pour 2027-2029.
- DRAC et ARS de Normandie, Région Normandie et départements, cahier des charges de l'appel à projets Culture Santé et Médico-social 2026.
- Pierre Lemarquis, L'art qui guérit, préface de Boris Cyrulnik, Hazan, 2020.
- Daisy Fancourt et Saoirse Finn, What is the evidence on the role of the arts in improving health and well-being? A scoping review, OMS, bureau régional de l'Europe, 2019.
- Honoré de Balzac, Le Chef-d'œuvre inconnu.
- Sur un dispositif voisin : Le dispositif Culture-Justice : intervenir en milieu pénitentiaire, sur ce site.
Revoir le webinaire
Replay du webinaireArt et santé : intervenir à l'hôpital quand on est artisteVidéo de la chaîne YouTube de La Condamine. Le lecteur ne se charge qu'au clic.
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