blue check icon 19 octobre 2023 - 19h00 blue check icon Compte rendu du webinaire ci-dessous. blue check icon Pierre-Benoît Roux, cofondateur de La Condamine

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Art et ruralité : comment développer son activité ?

Art et ruralité : développer son activité loin des grandes villes

Compte rendu du webinaire du 19 octobre 2023, animé par Pierre-Benoit Roux, cofondateur de La Condamine. Les dispositifs publics cités sont à jour au 4 octobre 2026 ; les montants sont ceux de 2023.

Depuis la crise sanitaire, de plus en plus d'artistes quittent la ville pour des territoires où la pression économique est moindre, et où l'on accède parfois plus facilement aux élus, aux politiques publiques et au monde associatif. Mais une fois installé, comment développer son activité ? On parle volontiers de « déserts culturels », comme il y a des déserts médicaux. Opposer ainsi ville et campagne empêche pourtant de penser le développement artistique : le webinaire cherchait au contraire les continuités, où se trouve la clé.

Qu'appelle-t-on rural ? Depuis 2020, l'Insee retient les communes peu ou très peu denses, et non plus celles situées hors d'une agglomération de 2 000 habitants : 88 % des communes, un tiers de la population. Pour vous, cela veut dire un habitat diffus et des acteurs moins concentrés qu'en ville.

De Barbizon aux pôles ruraux d'économie créative

Des glaneuses de Jean-François Millet semble presque illustrer le sujet. Mais c'est son contexte de production qui compte. À partir des années 1830, Corot, Théodore Rousseau puis Millet, installé à Barbizon en 1849, quittent un Paris cher et pollué pour peindre en forêt de Fontainebleau. Le train et le tube de peinture le permettent, et les sujets changent : ni l'histoire ni la religion, mais la nature et le travail des champs. La campagne devient un espace où le geste original est possible ; elle reste un lieu d'expérimentation plus libre qu'en ville.

Trois paysannes courbées ramassent les épis restés au sol dans un champ moissonné, sous un ciel clair ; au loin, des meules et des moissonneurs
Jean-François Millet, Des glaneuses, 1857, huile sur toile. Paris, musée d'Orsay. Domaine public.

Cette transhumance crée aussi une économie : des auberges s'ouvrent pour les peintres, comme l'auberge Ganne vers 1834, devenue l'un des sites du musée départemental des Peintres de Barbizon. L'artiste n'est pas seulement le peintre d'un territoire, il en est un acteur. Le webinaire appelait pôle rural d'économie créative ces lieux où l'installation d'artistes fait naître une activité.

Le géographe Pierre-Marie Georges, dans sa thèse soutenue en 2017 à l'université Lumière Lyon 2, montre que les artistes renouvellent la ruralité. Il cite un artiste qui, vivant encore à Lyon, est allé voir l'équipe d'un parc naturel régional et a compris que « le rural pouvait être dynamique et soutenir des gestes artistiques exigeants » ; il préparait depuis un projet de cheminement artistique pour une communauté de communes. Quatre leçons : on ne commence pas forcément par les centres d'art et les galeries ; il n'est pas toujours nécessaire d'être du territoire ; on y expérimente plus facilement ; et « cheminement » dit l'échelle, celle d'une communauté de communes, voire d'un département.

Le mouvement descendant : lire la carte des dispositifs

Deux mouvements se croisent. Le mouvement descendant part des politiques culturelles nationales, relayées par les directions régionales des affaires culturelles (DRAC) et portées par les collectivités : l'artiste répond à des appels à projets, sans forcément habiter le territoire. Le mouvement ascendant naît d'actions locales d'artistes-habitants, appuyées sur un tissu associatif très fort. Les projets qui marchent le mieux combinent les deux.

Comme avec la Santé ou la Justice, la Culture a un cadre commun avec l'Agriculture : une première convention en 1990, puis la convention nationale « Alimentation, Agri-Culture » de 2011, déclinée en région par la DRAC et la DRAAF (direction régionale de l'alimentation, de l'agriculture et de la forêt), notamment dans les lycées agricoles. Les noms changent d'une région à l'autre : consultez le site de votre DRAC. Exemples, à jour au 4 octobre 2026 :

  • en Normandie, « Territoires ruraux, territoires de culture » finance des résidences d'artistes ; renouvelé en 2026 avec la DRAAF, le Calvados et la Manche, l'appel demande d'associer un acteur culturel professionnel, un acteur du monde rural et une collectivité ;
  • dans les Hauts-de-France, le contrat culture ruralité lie la DRAC et une intercommunalité pour trois ans, autour de la présence durable d'un artiste ou d'une équipe (à ne pas confondre avec les contrats de ruralité de l'État, remplacés en 2021 par les contrats de relance et de transition écologique) ;
  • les Micro-Folies, musées numériques de proximité lancés par le ministère de la Culture et La Villette, s'implantent aussi dans des communes rurales ;
  • le plan Culture et ruralité (juillet 2024, 23 mesures) soutient notamment des résidences d'artistes et des artothèques (20,5 M€ en 2024, près de 40 M€ en 2025).

Ces appels retiennent peu d'artistes, souvent venus d'une autre région, dans une logique d'itinérance et de saisonnalité (festival, parcours d'art). Ils portent une tension : d'un côté des actions artistiques originales, que des habitants peuvent percevoir comme venues d'en haut ; de l'autre l'éducation populaire, faite d'ateliers et de cours. Les deux ont leur place dans un parcours. Pour les interventions, le webinaire donnait un ordre de grandeur de 60 à 100 € de l'heure en 2023.

Sans réseau institutionnel : maires, parcs et fédérations

Sans lien avec la DRAC ni avec les réseaux de l'art contemporain, prenez le contre-pied : des maires de village appuient volontiers des projets d'exposition, et l'on obtient un rendez-vous plus vite qu'en ville : c'est l'une des grandes qualités des zones rurales.

À ses débuts, en 2017, La Condamine avait sollicité la commission culture et patrimoine du parc naturel régional du Vexin français, avec une artiste qui connaissait le maire d'une commune du parc. Une résidence itinérante où des dessinateurs faisaient le portrait des habitants, avec une restitution, a ainsi été subventionnée et portée par le maire : les deux logiques s'étaient rejointes. Les parcs naturels régionaux, au nombre de 60 depuis juillet 2026, ont vocation à être des « territoires d'expérimentation locale » (Code de l'environnement, art. L333-1, à jour au 4 octobre 2026). Sur leurs résidences et la lettre de soutien d'un maire, voyez Travailler avec les musées.

Un chemin de terre descend vers un village aux maisons blanches, entre des champs en pente et des bosquets, sous un ciel de nuages
Camille Pissarro, La Côte du Jalais, Pontoise, 1867, huile sur toile. New York, The Metropolitan Museum of Art (51.30.2). Image : The Met, CC0.

Les fédérations d'éducation populaire (Ligue de l'enseignement, Foyers ruraux, Peuple et Culture) proposent surtout des ateliers et des interventions, comme les médiathèques et les lycées agricoles. Il existe enfin des centres d'art en zone rurale : La chambre d'eau en Avesnois-Thiérache, Vent des Forêts dans la Meuse (150 œuvres sur 45 km de sentiers), le Centre international d'art et du paysage de l'île de Vassivière, ou Rurart, seul centre d'art contemporain placé sous la tutelle du ministère de l'Agriculture, installé dans un lycée agricole.

Patrimoine et monde paysan : deux points de rencontre

Le patrimoine (voir Patrimoine et art actuel) est une porte d'entrée dans le monde rural : Pierre-Marie Georges le trouve à l'origine de presque toutes les installations d'artistes qu'il a étudiées. Châteaux, églises, domaines, villages cherchent des artistes pour se mettre en valeur, avec l'appui d'associations, de fondations ou d'offices de tourisme : démarchez-les. Un même artiste peut d'ailleurs exposer dans un lieu patrimonial et dans un centre d'art contemporain.

Le second point de rencontre est propre au monde rural : l'approche paysanne. Comme Tlaloc, le dieu aztèque de la pluie, rend les champs féconds, l'artiste peut féconder un territoire en croisant les pratiques : exposer chez un vigneron ou créer avec lui une céramique liée au vin, travailler avec un paysan boulanger, un maraîcher, un artisan d'art. Ces alliances donnent de la visibilité à chacun, et les événements qui mêlent l'art à la philosophie ou à la géographie sont souvent les plus fructueux. Le réseau associatif Accueil Paysan ouvre ses fermes aux artistes, et les tiers-lieux ruraux recherchent ces collaborations (voyez Le circuit des galeries alternatives).

Page de manuscrit peinte : le dieu Tlaloc, coiffé de plumes, tient un bâton, entouré de signes du calendrier aztèque
La pluie qui féconde. Tlaloc, Codex Ríos (Codex Vaticanus A 3738), fol. 20r, vers 1570-1589, manuscrit peint. Cité du Vatican, Bibliothèque apostolique vaticane. Domaine public.
Des paysannes agenouillées arrachent les herbes d'un champ au soleil couchant ; l'une d'elles, debout, regarde au loin
Le travail des champs. Jules Breton, Les Sarcleuses, 1868, huile sur toile. New York, The Metropolitan Museum of Art (25.110.66). Image : The Met, CC0.

C'est l'effet d'imbrication : le tissu associatif, plus dense qu'en ville, relie les politiques culturelles et les habitants. Bénévoles et néo-paysans montent des événements où vous insérer, qui attirent peu à peu des financements et un public, futur acheteur ou collectionneur.

L'artiste-habitant, créateur d'un pôle rural d'économie créative

L'enjeu n'est pas seulement d'irriguer les campagnes, dans la tradition de la décentralisation culturelle d'André Malraux, mais de les transformer : habiter un espace, c'est le transformer. Sillon, dans la Drôme, en est presque un idéal type. En octobre 2023, ce parcours d'art porté par un artiste de la Drôme réunissait sur quelques jours des ateliers ouverts dans plusieurs villages et des rencontres avec des philosophes, des paysans, des anthropologues, sur un modèle autofinancé complété par des fonds publics. Né en 2019, il est devenu une biennale d'art contemporain, recentrée en 2025 sur Dieulefit, terre de potiers. Cela prend du temps, mais un artiste-habitant qui fédère crée un véritable pôle, et la faible concurrence culturelle fait effet de projecteur.

Repérez donc les critères d'émergence de la zone où vous voulez, ou devez, vous installer : des ateliers d'artistes essaimés, même de façon diffuse ; un tissu associatif et des événements qui mêlent d'autres pratiques ; un fort engagement bénévole ; des événements impulsés par des habitants ; un circuit touristique ; une école d'art ou une tradition artisanale, comme dans les pays potiers.

Une vigilance : distinguez toujours professionnels et amateurs. Comme en sport, on ne concourt pas dans les mêmes épreuves : exposer avec des amateurs, dans certains marchés de créateurs par exemple, brouille la lecture de votre travail.

Ce chemin se fait dans le doute. « Comme une eau, le monde vous traverse et pour un temps vous prête ses couleurs », écrit Nicolas Bouvier dans L'Usage du monde (1963). L'artiste qui doute est aussi l'acteur d'une ruralité qui se réinvente.

S'installer : de l'étude du territoire aux premières actions

En milieu rural, l'artiste est d'abord visible par son atelier. Avant de l'installer, faites votre étude territoriale, en artiste géographe : un annuaire comme eTerritoire donne les équipements de chaque commune ; l'Atlas des autres territoires de l'art (ATA), initiative de la Fédération des réseaux et associations d'artistes plasticiens (FRAAP), recense résidences, parcours d'art, portes ouvertes et ateliers mis à disposition. Un pôle existe-t-il déjà ? Certaines communes, surtout là où les artistes sont rares, proposent un atelier à loyer modique, voire gracieusement. Et l'atelier compte double : c'est aussi un lieu de vente.

Sous des arcades, un artiste de dos travaille à un grand relief posé sur un chevalet, au milieu de bustes, d'échelles et de planches
Hubert Robert, L'Atelier de l'artiste, vers 1760, huile sur toile. Francfort-sur-le-Main, Städel Museum. Domaine public.

Ensuite, faites corps avec le territoire. Premier cas, le « braconnage touristique » décrit par Pierre-Marie Georges : sur une route entre deux sites visités, des artistes ouvrent ensemble une galerie collective où ils se relaient, sur le modèle des points de vente collectifs agricoles, et qui devient leur second atelier. Second cas : devenir l'artiste du territoire en exposant dans des lieux patrimoniaux, des églises désaffectées par exemple.

Puis intégrez un tissu local. Avant même de vous installer, contactez artistes, associations, maires, médiathèques, artisans d'art, compagnies de théâtre. Sur place, ouvrez si vous le souhaitez votre atelier aux amateurs le temps de workshops, mutualisez des ateliers entre professionnels, entourez-vous de bénévoles.

Enfin, impulsez des actions. Repérez un château, une ruine, une église à investir, avec la mairie qui l'entretient. Proposez une action collective simple : une ouverture d'ateliers coordonnée avec les artistes et artisans d'art du coin, qui peut devenir un parcours d'art, avec une restitution en médiathèque. Répétée, elle devient un rendez-vous et peut obtenir des subventions.

Vue en contre-plongée d'une ouverture ronde peinte au plafond : des personnages et des angelots se penchent sur une balustrade, devant un ciel bleu nuageux
Andrea Mantegna, Oculus du plafond de la Chambre des époux, 1465-1474, fresque. Mantoue, Palazzo Ducale. Domaine public.

Pour évaluer un territoire, le webinaire proposait ce tableau d'implantation :

Ateliers Lieux culturels et éducatifs Nouvelles ruralités Appels à projets Associations et bénévolat Événements récurrents
Nombre d'artistes et d'artisans d'art identifiés Médiathèque, lycée, musée, centre culturel, tiers-lieu Paysans, vignerons, artisans d'art Parc naturel régional, communauté de communes, éducation artistique et culturelle Fédérations d'associations, groupements d'artistes Marchés de créateurs, parcours d'art

Une implantation positive se prépare : contacts pris en amont, atelier conçu comme un lieu de sociabilité, réseau d'échanges. Elle ouvre, à terme, des collaborations avec les institutions : résidence, centre d'art, éducation artistique et culturelle, subvention de la DRAC. Le webinaire citait l'association Pigeons & Hirondelles, fondée dans l'Yonne par une artiste habitante, Leslie L. Lhussiez, avec une caravane devenue espace d'exposition itinérant, une résidence et une artothèque : parce qu'elle venait du coin, le maire et le département l'ont plus facilement soutenue qu'un projet venu d'en haut (voir Louer ses œuvres).

Pour Claude Lévi-Strauss, dans Les Structures élémentaires de la parenté (1949), l'échange vaut moins par les choses échangées que par le lien social qu'il crée. À la campagne, cette sociabilité faite d'échanges de temps, de services et de trocs mène du village au centre d'art régional, puis à des projets nationaux.

Questions des participants

La saison touristique est courte : comment vivre le reste de l'année ? Par la complémentarité : ateliers ouverts, workshops, interventions rémunérées en médiathèque, parfois des cours. C'est la figure de l'artiste pluriel, à la fois chef de projet, exposant et enseignant. C'est chronophage, mais votre force, hors des silos de la ville, est de fédérer.

Nous montons une association pluridisciplinaire, avec un projet de biennale. Un office de tourisme ou une municipalité peut la soutenir en prêtant des lieux, sur un modèle proche de Sillon. Montez une première édition : les financements suivent.

Les acheteurs locaux comparent mes prix à ceux d'une affiche. C'est un vrai sujet, lié à la confusion entre professionnels et amateurs. Installez-vous plutôt là où plusieurs artistes sont présents, et sachez que vos acheteurs viendront souvent de l'extérieur : vendre aux habitants est difficile.

Dans mon département, l'offre touristique est si riche que l'art n'est pas pris en compte. Cherchez des relais comme les parcs naturels régionaux, et, si votre sujet s'y prête, comme l'art animalier, les musées.

Je viens de quitter la ville. Par où commencer ? Repérez sur l'ATA les associations et parcours d'art proches, et estimez le territoire : circuit touristique, galeries collectives, patrimoine à investir.

Autour de moi, je ne trouve que des artistes amateurs. Élargissez la recherche à la communauté de communes. Intégrer un parcours d'art, ou lancer un circuit de visite d'ateliers, est souvent le début.

Fiche pratique à télécharger

Annuaire : art et ruralité : les dispositifs publics, les réseaux, les résidences, les parcours d'art et les lieux associatifs pour développer votre activité d'artiste en milieu rural

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Pour aller plus loin

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Replay du webinaireArt et ruralité : développer son activité d'artiste

Vidéo de la chaîne YouTube de La Condamine. Le lecteur ne se charge qu'au clic.

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