blue check icon 21 Septembre 2023 - 19h00 blue check icon Compte rendu du webinaire ci-dessous. blue check icon Pierre-Benoît Roux, cofondateur de La Condamine

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Le dispositif culture-justice est-il intéressant pour les artistes ?

Le dispositif Culture-Justice : intervenir en milieu pénitentiaire

Compte rendu du webinaire du 21 septembre 2023, animé par Pierre-Benoit Roux, cofondateur de La Condamine. Dispositifs, règles et appels à projets vérifiés au 4 octobre 2026.

Après l'éducation artistique et culturelle et Culture-Santé, ce webinaire refermait un cycle sur les accords entre le ministère de la Culture et d'autres ministères. Le plus confidentiel le lie à la Justice : il fait intervenir des artistes auprès des personnes placées sous main de justice, en prison comme en milieu ouvert. Peu d'artistes s'y intéressent, et c'est peut-être ce qui le rend intéressant. Ce dispositif vaut-il la peine pour vous ?

Lire le discours de l'institution

Il y a près de trois mille ans, sur la côte nord du Pérou, les potiers de la culture cupisnique modelaient des bouteilles où un visage d'homme se mue en félin. On peut y voir une invitation à transformer sa nature par les arts. Cette idée de mutation, c'est à peu près le rôle que le ministère de la Justice confie à la culture : dans tout ce qu'il écrit sur le sujet, la culture et l'artiste œuvrent à la réinsertion sociale.

Bouteille de céramique sombre en forme de félin couché, surmontée d'une anse en étrier
Se transformer. Bouteille à anse en étrier en forme de félin, culture cupisnique, côte nord du Pérou, 1200-800 av. J.-C., céramique. New York, The Metropolitan Museum of Art (1978.412.217). Image : The Met, CC0.

Pour comprendre un dispositif, la méthode est la même que pour l'école ou l'hôpital : lire les appels à projets, et d'abord leur lexique. Michel Foucault, qui a aussi écrit Surveiller et punir, le disait dans sa leçon inaugurale au Collège de France : dans toute société, « la production du discours est à la fois contrôlée, sélectionnée, organisée et redistribuée par un certain nombre de procédures » (L'Ordre du discours, 1971). L'idée que l'art favorise la réinsertion s'y dit avec un vocabulaire qu'il faut savoir repérer.

Trois temps, donc : identifier les mots et le cadre, formuler une proposition, agir. Les sources : un entretien avec une ancienne coordinatrice culturelle de SPIP, les textes officiels et les travaux sur l'intervention artistique en prison, notamment ceux de Natacha Galvez. Retenez la méthode : quand un sujet vous est étranger, appelez des gens qui le connaissent.

Premier mot à comprendre : le service public pénitentiaire a une double mission. Il participe à l'exécution des peines et il contribue à la réinsertion des personnes « placées sous main de justice », détenues ou suivies dehors, sous bracelet électronique par exemple. La main de la justice touche beaucoup de monde.

Une main de marbre blanc surgit d'un bloc brut et tient deux petites figures enlacées
La main qui tient. Auguste Rodin, La Main de Dieu, modèle antérieur à 1895, taillé vers 1907, marbre. New York, The Metropolitan Museum of Art (08.210). Image : The Met, CC0.

Du protocole national au SPIP de votre département

L'interlocuteur qui vous intéresse est le SPIP, le service pénitentiaire d'insertion et de probation. Il porte la réinsertion, pas la garde. Il en existe une centaine, en principe un par département, chacun avec un coordinateur culturel ou un référent culture qui programme tous les lieux du département, des maisons d'arrêt aux centres de semi-liberté, et le milieu ouvert. Le code pénitentiaire le dit : le SPIP, en liaison avec le chef d'établissement, organise la programmation culturelle et sélectionne des projets proposés par des opérateurs culturels (art. D414-6). Les conditions de détention pesant sur celles de l'intervention, tout se règle établissement par établissement, avec ce coordinateur.

Au-dessus, la politique se fait par protocoles entre les deux ministères : le premier date de 1986, le quatrième a été signé le 14 mars 2022. Plusieurs tendances orientent ce que vous pouvez proposer :

  • sortir de cellule : depuis la loi pénitentiaire de 2009, toute personne condamnée doit exercer au moins une activité tournée vers sa réinsertion (aujourd'hui art. L411-1 du code pénitentiaire) ;
  • la réinsertion : pour les personnes écrouées depuis le 1er janvier 2023, la participation à des activités culturelles compte parmi les « efforts sérieux de réinsertion » qui peuvent valoir une réduction de peine (art. 721 du code de procédure pénale) ;
  • le professionnalisme : l'offre doit être de qualité égale à l'offre extérieure. Être un artiste professionnel, déclaré et rémunéré, est un atout ;
  • la diffusion : les réalisations faites en détention ont vocation à être montrées dehors ;
  • les thématiques : prévention des violences, de la radicalisation ou des addictions, avec leurs propres budgets.
Mêlée de cavaliers et de chevaux cabrés qui se disputent un étendard
Mouvements et tendances. D'après Léonard de Vinci, La Lutte pour l'étendard (copie de la Bataille d'Anghiari), dessin anonyme antérieur à 1550, retouché et agrandi par Pierre Paul Rubens vers 1603, pierre noire, plume et lavis, rehauts de blanc. Paris, musée du Louvre, département des Arts graphiques (INV 20271). Domaine public.

Le fonctionnement est pyramidal. Le protocole national est décliné en région, où le budget est copiloté par la DRAC (direction régionale des affaires culturelles) et la DISP (direction interrégionale des services pénitentiaires), et, pour les mineurs, par la direction interrégionale de la protection judiciaire de la jeunesse (PJJ). En dessous, les SPIP travaillent avec des opérateurs culturels : de grandes fédérations comme la Ligue de l'enseignement ou la Fédération Léo-Lagrange, qui assurait en 2023 la coordination culturelle auprès des personnes placées sous main de justice en Île-de-France ; ou des associations régionales comme Hors Cadre, à Lille. Ces opérateurs font à leur tour appel à des collectifs, à de petites associations ou directement à des artistes. Ordre de grandeur : l'appel à projets d'Auvergne-Rhône-Alpes représentait 200 000 € pour environ 70 projets par an en 2023, chiffre encore affiché pour 2026.

Vous pouvez donc rejoindre un collectif ou contacter un opérateur. Mais commencez par votre département, avant de viser le ministère ou un appel régional.

Savoir ce que vous proposez

Pour vous repérer dans ce dédale, deux gestes : identifier le SPIP de votre département et son coordinateur culturel, et vous rapprocher des associations locales, qui peuvent porter l'administratif et vous laisser l'intervention. Voulez-vous porter le projet, ou seulement intervenir ? C'est une vraie question.

Miniature persane : un palais aux nombreuses pièces et escaliers colorés, où un jeune homme s'enfuit vers une porte
Se repérer dans le dédale. Kamal al-Din Behzad, Yusuf fuyant les avances de Zulaykha, folio d'un Bustan de Saadi, Hérat, 1488, peinture sur papier. Le Caire, Dar al-Kutub (Adab farisi 22, f. 52b). Domaine public.

La question décisive, on vous la posera dès le premier échange : pourquoi voulez-vous intervenir en milieu carcéral ? Quel est le but de votre atelier, quelle est votre motivation ? Il faut avoir la réponse, et accepter que, peut-être, ce ne soit pas pertinent pour vous.

Pour y répondre, faites des distinctions. L'art, c'est la création d'une œuvre ; le culturel, c'est le discours sur cette production, ou la pratique comme fait culturel. Vous n'êtes pas médiateur, mais on attendra de vous que vous sachiez gérer un groupe et parler d'une pratique. Distinguez aussi l'intervention, ponctuelle, de l'enseignement, hebdomadaire. Les coordinateurs préfèrent un parcours autour d'une thématique, par exemple cinq séances de deux heures : on ne propose pas une intervention isolée.

Ce que regarde le coordinateur culturel

Croiser trois points de vue, celui du coordinateur, celui des personnes détenues et le vôtre, aide à formuler une proposition juste. Le coordinateur travaille sous deux contraintes : l'argent et le temps.

Le budget. En 2023, selon l'ancienne coordinatrice interrogée, un SPIP disposait d'environ 30 000 € par an de fonds propres pour ses interventions. L'intervenant était rémunéré un peu en dessous des interventions scolaires : de 50 à 60 € de l'heure, plus parfois le transport et le matériel, soit de l'ordre de 80 € de l'heure. En 2026, l'appel du Grand Est fixe encore à 60 € de l'heure la participation de la DRAC à la rémunération des artistes. Vous pouvez établir un devis sur cette base (voir aussi le référentiel présenté dans Vendre une intervention d'artiste).

Trois poches existent : les fonds propres du SPIP, à solliciter directement ; le dispositif Culture-Justice, mieux doté mais régional, qui finance ateliers, rémunération et défraiement, jamais l'investissement ; et des appels ponctuels comme le Fonds interministériel de prévention de la délinquance (FIPD), sur des thématiques précises, qui finance collectivités, établissements publics et associations, donc via une structure.

Danaé, vêtue de bleu, assise dans une rotonde à colonnes, reçoit une pluie d'or tombant du ciel
La pluie d'or. Jan Gossaert, Danaé, 1527, huile sur bois. Munich, Alte Pinakothek. Domaine public.

Côté statut, à jour au 4 octobre 2026 : si vous êtes artiste-auteur et animez ces ateliers hors de tout lien salarial, leurs revenus peuvent être déclarés comme revenus accessoires de votre activité, dans la limite annuelle de 1 200 fois le Smic horaire, à condition d'avoir aussi des revenus d'artiste-auteur dans l'année ou l'une des deux années précédentes (art. R382-1-2 du code de la sécurité sociale, version en vigueur depuis le 27 septembre 2026). Si une structure vous salarie, c'est le régime du salariat.

Le temps. Le coordinateur est souvent seul, et débordé. Le budget est renouvelé en janvier et la programmation se construit avec un décalage : prenez contact l'été pour l'année suivante. Un projet prend environ un mois à monter ; comptez à peu près une proposition par mois et par établissement.

La juste distance. Jacqueline Lichtenstein, dans La Couleur éloquente (1989), montre combien la pensée classique de la peinture s'interrogeait sur la distance de réception : trop près, vous voyez la touche mais pas l'ensemble ; trop loin, vous ne voyez plus rien. En détention, c'est pareil. Trop d'empathie met en difficulté l'administration, très rigoureuse sur le déroulé des ateliers ; trop de distance, et vous ne transmettez rien. Montrez que vous êtes un professionnel, rompu aux ateliers, bienveillant sans connivence. Des détenus cherchent parfois à faire sortir des objets, ce qui est interdit : l'intervenant peut subir des pressions.

La flexibilité. Sur dix inscrits, cinq viendront peut-être, et pas toujours les mêmes : un parloir, un conflit, un rendez-vous médical. Les créneaux sont rares et fixes, parfois le seul vendredi après-midi. Rejoindre la salle peut prendre trois quarts d'heure ; certains matériels, des ciseaux par exemple, peuvent être refusés. Toute intervention extérieure est autorisée par le chef d'établissement (art. D414-4 du code pénitentiaire), qui reçoit le bulletin n° 2 du casier judiciaire des intervenants (art. R222-1) ; avec les mineurs de la PJJ, l'appel du Grand Est prévoit en outre un contrôle de probité.

Enfin, le coordinateur croit souvent à sa mission. Un ancien agent de SPIP, cité dans le webinaire, témoignait que les ateliers de théâtre et d'arts plastiques rendaient aux participants une image plus juste d'eux-mêmes et le sentiment d'appartenir à un collectif. Si vous partagez cette conviction, vous avez de bonnes chances de travailler avec eux.

Les participants et l'artiste

Les personnes détenues peuvent elles-mêmes demander un atelier, de céramique par exemple, que le coordinateur cherchera à monter. L'établissement arrête la liste des participants. Si l'atelier tombe en même temps qu'une visite, il faut choisir. Certains s'inscrivent surtout pour sortir de cellule, d'autres pour l'atelier lui-même. Dans tous les témoignages lus ou recueillis par La Condamine, l'intervention artistique est très bien perçue : un moment de partage, une forme d'évasion.

Votre point de vue d'artiste tient en trois questions. Pourquoi : le sens que vous y mettez, qui peut aller avec un complément de revenu. Comment : seul ou avec une association, en cycle ou en cours hebdomadaire. Quoi : le déroulé, à construire avec le coordinateur. Bonne nouvelle : les coordinateurs reçoivent peu de propositions d'artistes. Contrairement à une galerie, ils répondent.

Deux exemples. Une céramiste en art contemporain, qui expose en musée, en centre d'art et en galerie, anime des ateliers de céramique en détention en lien avec un musée. La collaboration a débordé la prison : le musée l'a exposée, sans rapport avec les ateliers, et a appuyé d'une lettre sa demande d'aide au Centre national des arts plastiques. Le collectif de photographes documentaires Inland mène depuis 2023 à Fleury-Mérogis le « Projet 114 », avec des photographes et une journaliste réalisatrice de podcast, autour de la représentation des personnes détenues ; il présente aussi ses photographes à Arles. Loin d'enfermer l'artiste, ce mélange des genres crée un équilibre économique et de nouvelles collaborations.

Agir : les conseils d'une ancienne coordinatrice

Les conseils pratiques viennent de l'ancienne coordinatrice culturelle interrogée, qui a programmé des artistes dans plusieurs établissements jusqu'en 2022.

Ne venez pas avec un projet rigide. Appelez le SPIP, demandez le coordinateur culturel, présentez vos idées et demandez-lui si ce que vous imaginez convient à un public sous main de justice. Les coordonnées des SPIP se trouvent en ligne. Préférez le téléphone, doublé d'un mail ; elle conseillait même d'appeler vers 14 heures. Deux questions simples ouvrent la conversation : « J'ai déjà animé des ateliers auprès d'un public scolaire ; pensez-vous que ce type d'atelier puisse convenir en détention, et comment ? », ou « Comment construisez-vous votre programmation culturelle ? »

Soyez réactif. L'administration valide tout, et ce qui prend du temps exige des réponses rapides : répondez sous trois jours.

Commencez petit. Ne répondez pas directement à un appel Culture-Justice si aucun coordinateur ne vous connaît : les jurys ne retiennent pas des inconnus. Commencez par un projet financé sur le budget propre d'un SPIP, puis co-construisez avec lui un projet Culture-Justice de plus grande ampleur. La règle est désormais écrite : en 2026, aucun dossier ne peut être déposé par un acteur culturel qui n'a pas pris contact avec l'établissement ou le service pour construire le projet ensemble, et plusieurs régions demandent ce contact dès l'année précédente.

Gilles Deleuze et Félix Guattari écrivent, à propos de Kafka, que « le problème n'est pas celui de la liberté, mais celui d'une issue » (Kafka. Pour une littérature mineure, 1975). On cherche à se libérer de ce dont on hérite, et le chemin, souvent, est à réinventer. Par la pratique et la réflexion artistiques, l'artiste a peut-être un rôle à jouer pour trouver une issue.

Gravure d'une prison imaginaire : arches immenses, escaliers, passerelles et pont-levis suspendus dans le vide
Chercher une issue. Giovanni Battista Piranesi, Le Pont-levis, planche des Carceri d'invenzione (Prisons imaginaires), vers 1749-1750, eau-forte et burin, premier état. New York, The Metropolitan Museum of Art (37.45.3(23)). Image : The Met, CC0.

Questions des participants

Est-ce vraiment une piste pour un plasticien ? On n'y pense pas, et c'est pour cela qu'il faut y penser : les plasticiens vont plutôt vers l'école. Il existe pourtant de très beaux projets, menés aussi par des artistes de grandes galeries, et qui participent à leur équilibre économique. Mais il faut le sentir : cela peut être difficile.

Sur un projet long, l'artiste est-il soutenu ? Oui : des temps d'échange sur les pratiques existent, et le dialogue avec le coordinateur est permanent.

Comment les coordinateurs trouvent-ils leurs artistes ? Existe-t-il un catalogue où se faire référencer ? Ils travaillent surtout avec les artistes des associations qu'ils connaissent, souvent les mêmes, alors qu'ils ont besoin de se renouveler. Il n'existe pas de catalogue comparable à celui du pass Culture pour l'école. Contactez-les directement : ils vous orienteront vers une association, ou réfléchiront avec vous à la proposition. L'accueil est plutôt bienveillant.

Fiche pratique à télécharger

Annuaire : intervenir en milieu pénitentiaire (Culture-Justice) : qui finance, qui programme et comment proposer un projet, puis les textes officiels, les annuaires, les relais régionaux, les appels récurrents et des lectures, liens vérifiés

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Pour aller plus loin

  • Ministère de la Culture, « Culture et Justice » : l'appel à projets, ses conditions et les calendriers par région (consulté le 4 octobre 2026).
  • Ministère de la Culture, « Culture et Justice », la politique interministérielle.
  • Ministères de la Culture et de la Justice, communiqué sur la signature du quatrième protocole, 14 mars 2022.
  • Code pénitentiaire, articles L411-1, D414-3 à D414-6 et R222-1, sur Légifrance.
  • Natacha Galvez, « L'intervention artistique en milieu carcéral : entre discours et expérience », Nouvelles pratiques sociales, vol. 31, n° 1, 2020, p. 58-74.
  • Michel Foucault, L'Ordre du discours, Gallimard, 1971.
  • Gilles Deleuze et Félix Guattari, Kafka. Pour une littérature mineure, Minuit, 1975.

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