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Vendre une intervention d'artiste, dans le public et le privé

Compte rendu du webinaire du 29 mars 2022, animé par Pierre-Benoit Roux, cofondateur de La Condamine, avec Magali Meunier, fondatrice de Studio Ganek, association lyonnaise qui monte des projets d'art contemporain avec des partenaires publics et privés. Règles et montants mis à jour au 4 octobre 2026.

Une conférence en médiathèque, un atelier en entreprise, une œuvre commandée pour un bâtiment : tout cela est intervention d'artiste, et tout cela se vend. Mais à qui, à quel prix, dans quel cadre ? Côté public, les cadres sont assez standardisés ; côté privé, beaucoup plus libres. Les connaître, c'est savoir chiffrer votre temps et parler la langue de celui qui paie.

L'intervention, une œuvre dans l'œuvre

Le webinaire s'ouvrait sur Nine One One, un tableau de la série des drive-in du peintre canadien Andrew Valko : une femme, sur l'écran, regarde quelqu'un ; une voiture regarde l'écran ; nous regardons la voiture. Cette mise en abyme, c'est peut-être ce qu'est une intervention : un discours sur votre travail, tenu par vous, qui transmet une technique, partage votre démarche ou pose au public des questions pour l'aider à rencontrer l'œuvre, le plus souvent autour d'une présentation d'œuvres. Quel discours tenez-vous sur votre travail, et comment pourrait-il devenir un atelier, un moment ?

Pour la philosophe Martha Nussbaum, les émotions ne sont pas des pulsions aveugles : elles portent des jugements sur ce qui compte (Upheavals of Thought, 2001). Une intervention réussie donne les deux, une émotion et des repères rationnels pour entrer dans l'œuvre.

D'où une logique d'ensemble : vos œuvres se prolongent en interventions, et vos interventions ramènent à vos œuvres. Pensez une gamme d'interventions reliées à votre travail ; plus l'une d'elles s'éloigne de votre démarche, moins vous pourrez la valoriser. À côté de la vente, cours, ateliers, stages et missions pèsent d'ailleurs lourd dans les revenus des plasticiens, selon des chiffres que le webinaire invitait à lire avec précaution.

Intervenir, c'est donner une conférence, participer à un débat, animer un atelier de pratique artistique (le cas le plus fréquent), être présent à un vernissage, peindre en direct pendant un événement, ou concevoir, suivre et exécuter une œuvre commandée. Au fond, vous vendez du temps, là où l'œuvre est un objet.

Chiffrer : un référentiel comme repère

Le réseau Astre, qui fédère les arts plastiques et visuels en Nouvelle-Aquitaine, a établi avec le CIPAC, la FRAAP et le CAAP un référentiel de rémunération artistique. Ce n'est pas un barème obligatoire, mais un repère pour juger si l'on vous paie correctement. Il s'exprime en multiples du Smic horaire, hors taxes, revalorisés chaque année.

Intervention Référentiel Version 2021, citée en 2022 Au 1er janvier 2026
Conférence (une journée, préparation comprise) 44 × Smic horaire 451 € HT 528,88 € HT
Débat ou discussion publique sur votre travail (demi-journée) 27 × Smic horaire 276,75 € HT 324,54 € HT
Présence active sans intervention préparée (vernissage) 13 × Smic horaire 133,25 € HT 156,26 € HT
Conception, suivi et exécution de votre œuvre au moins 20 % du budget global

Pour l'atelier de pratique artistique, voyez Intervenir en milieu scolaire. Le terrain paie souvent moins : en 2022, une conférence en médiathèque se payait couramment de 250 à 400 €.

La dernière ligne compte le plus quand vous répondez à un appel à projets pour créer une œuvre. Beaucoup d'artistes renoncent à se payer pour tout consacrer à l'œuvre : évitez-le. Réservez-vous au moins 20 % du budget global, davantage selon le temps de conception, de suivi et d'exécution, et inscrivez vous-même cette ligne : le jury connaît ces repères, et montrer que vous les connaissez, c'est montrer que vous êtes professionnel.

Côté statut, à jour au 4 octobre 2026 : présenter vos œuvres ou votre processus de création en public, vendre une œuvre commandée ou céder vos droits procure des revenus artistiques (code de la sécurité sociale, art. R382-1-1) ; un atelier, ou un débat où vous ne présentez pas votre travail, des revenus accessoires, retenus jusqu'à 1 200 fois le Smic horaire par an (art. R382-1-2). Voir Vivre de son art.

Dans le public, vous vendez à une structure

Gravure d'un rhinocéros massif, le corps couvert de plaques semblables à une armure, une petite corne sur le dos, sous une longue inscription en allemand
La puissance publique. Albrecht Dürer, Le Rhinocéros, 1515, gravure sur bois. Washington, National Gallery of Art (1964.8.697). Le webinaire en faisait l'image d'un mastodonte, mais structuré. Image : National Gallery of Art, CC0.

La puissance publique est une pyramide : le ministère de la Culture, puis en région les directions régionales des affaires culturelles (DRAC), qui cofinancent des structures culturelles souvent associatives, lesquelles font intervenir l'artiste. Vous ne vendez donc pas votre intervention à la DRAC, mais à la structure qui répond à ses appels (voir Intervenir en milieu scolaire).

Lisez le guide de votre DRAC. Chacune publie celui de ses appels à projets pour l'action culturelle ; le webinaire s'appuyait sur ceux de la Normandie (2022) et de l'Occitanie (2021). Les règles normandes sont inchangées en 2026 : des publics spécifiques ; le partage du processus de création, pas seulement des ateliers de pratique ; la durée, car « il ne s'agit pas d'action ponctuelle, ni de simple diffusion » ; un partenariat entre une structure culturelle et une structure qui accueille les publics. Ce partenaire culturel, personne morale capable de recevoir des subventions, dépose le dossier et reçoit l'argent. Le financement public ne dépasse pas 80 % du budget : pour demander 5 000 €, il faut un budget d'au moins 6 250 €. Taux indicatif minimum des interventions artistiques : 60 € de l'heure, coût total employeur.

Parlez la même langue. Reprenez les mots du guide pour contacter les associations qui répondent à ces appels : en 2022, « la rencontre entre les artistes et les publics », des « actions novatrices de médiation » ; en 2026, plutôt la participation de tous à la vie culturelle et le travail sur le temps long. Lisez celui de l'année. Proposez des cycles plutôt qu'une intervention isolée. Ou contactez directement un établissement, un professeur, le responsable de la programmation culturelle d'une prison, en proposant de construire un cycle avec une association (voir Art et santé et Culture-Justice).

Pour trouver ces associations : les guides des DRAC, le Pôle arts visuels Pays de la Loire, LinkedIn, les fédérations de la Ligue de l'enseignement.

À l'école, deux mises en garde. Une intervention n'est pas une animation : sur les temps périscolaires, vous risquez d'être payé comme un animateur (de l'ordre de 37,50 € TTC de l'heure dans un réseau d'ateliers après l'école, en 2022). Et arrivez avec des solutions de financement : les professeurs sont intéressés, mais rebutés par les démarches. C'est le « chemin des Anglais », un sentier de La Réunion difficile au début ; puis les automatismes viennent, et les professeurs parlent entre eux.

Dans le privé : un discours, de la réactivité, d'autres prix

Côté privé, agences d'ingénierie culturelle, agences de communication et d'événementiel, fondations font intervenir des artistes, souvent en entreprise pour du team building : fédérer des salariés autour d'un thème qui les concerne, comme le bien-être, la confiance en soi ou la découverte de l'histoire de l'art. Leurs fondateurs viennent de la communication ou des institutions, et sont sur LinkedIn.

Le webinaire retenait cinq points :

  1. avoir un discours sur une thématique liée à votre travail ;
  2. être réactif : il faut souvent répondre vite ;
  3. utiliser LinkedIn ;
  4. penser la nature interactive de l'intervention : imaginer l'événement qui réunira les personnes ;
  5. adapter vos prix : sur du team building, on peut demander bien plus que le référentiel ; en 2022, une artiste avait vendu une après-midi de l'ordre de 3 000 €.

L'invitée le confirmait : pour un team building, l'artiste peut s'adresser directement à l'entreprise, avec un projet pensé dans ce but, distinct d'un projet d'œuvre. Voir aussi Vivre de son art et Les nouveaux agents.

Quand public et privé se croisent : la commande d'œuvre

Un canard colvert plonge sous des roseaux ployés par la neige, au-dessus d'une eau bleue, sous des flocons ; un poème calligraphié en haut à gauche
Fertilisation croisée. Utagawa Hiroshige, Canard colvert et roseaux sous la neige, vers 1832, gravure sur bois en couleurs. New York, The Metropolitan Museum of Art (JP2497). Le webinaire présentait cette estampe à côté du concept. Image : The Met, CC0.

Les deux mondes ne sont pas étanches. Les sciences de gestion parlent de fertilisation croisée (Henri Savall et Véronique Zardet, Ingénierie stratégique du roseau, 1995) : le public se mêle au privé, et inversement. C'est là que l'intervention devient une œuvre qu'on vous commande.

Côté privé, la charte « 1 immeuble, 1 œuvre », signée en 2015 par des promoteurs immobiliers, les engage volontairement à commander ou acheter une œuvre d'un artiste vivant pour leurs programmes : un peu le 1 % du privé, disait l'invitée. Côté public, le 1 % artistique oblige l'État et ses établissements qui construisent à acheter ou commander des œuvres intégrées au bâtiment ou à ses abords (décret n° 2002-677 du 29 avril 2002 ; procédure dans Répondre à un appel à projets). Et par la commande publique artistique, l'État, via le Centre national des arts plastiques, ou toute personne publique commande des œuvres, conseillée par la DRAC et parfois soutenue par le ministère.

Une ville médiévale aux maisons roses et ocre ; dans les rues, des marchands, des cavaliers et une ronde de danseuses
Une commande publique. Ambrogio Lorenzetti, Effets du Bon Gouvernement sur la ville, 1338-1339, fresque. Sienne, Palazzo Pubblico, salle des Neuf, peinte pour le gouvernement de la ville. Domaine public.

Ce que dit le code de la commande publique, à jour au 4 octobre 2026. Un acheteur public peut passer sans publicité ni mise en concurrence un marché qui a pour objet « la création ou l'acquisition d'une œuvre d'art ou d'une performance artistique unique » (art. R2122-3), ou, quel qu'en soit l'objet, un marché de fournitures ou de services inférieur à 60 000 € HT, seuil en vigueur depuis le 1er avril 2026 (art. R2122-8). Une commune peut donc vous commander directement. En cas de concurrence, un critère au moins porte sur les caractéristiques environnementales de l'offre (art. L2152-7 ; voir Art et écologie).

La note d'intention. Le dossier type présenté pendant le webinaire en contenait une, remise en janvier 2019 par le muraliste Eltono pour deux façades d'un bâtiment municipal, dans le cadre d'Embellir Paris, un appel de la Ville de Paris. Elle part d'une idée : dans la rue, l'artiste s'en va, l'œuvre et ses usagers restent. Viennent ensuite la démarche (étude de l'architecture, de ses couleurs, de ses textures), le projet, la technique et la durée du chantier, la durée d'installation, l'entretien et ce que le budget ne couvre pas, la médiation et le calendrier, jusqu'aux autorisations de travaux. Chaque question du commanditaire y trouve sa réponse avant d'être posée.

Esquisse de plafond : au centre, un ciel lumineux où gravitent des dieux autour d'Apollon ; sur les bords, des figures foisonnantes représentant les continents
Montrer le projet. Giambattista Tiepolo, Allégorie des planètes et des continents, 1752, huile sur toile, esquisse en rapport avec la fresque de l'escalier de la Résidence de Würzburg, commandée par le prince-évêque. New York, The Metropolitan Museum of Art (1977.1.3). Image : The Met, CC0.
Cinq hommes en noir à larges chapeaux et cols blancs, assis et debout derrière une table couverte d'un tapis rouge, un livre ouvert devant eux, et un serviteur en retrait
Une œuvre pensée pour son lieu. Rembrandt, Les Syndics de la guilde des drapiers, 1662, huile sur toile. Amsterdam, Rijksmuseum. Commandé par la guilde pour sa salle, le Staalhof, où il resta jusqu'en 1771. Domaine public.

Le devis et les droits. Faites un devis avant de commencer (voir Négocier), avec des lignes distinctes pour la conception, la réalisation et la cession de droits. Acheter l'œuvre ne donne aucun droit d'auteur (code de la propriété intellectuelle, art. L111-3) : pour la reproduire, le commanditaire a besoin d'une cession écrite (art. L131-2), où chaque droit est mentionné et délimité dans son étendue, sa destination, son lieu et sa durée (art. L131-3). Vous gardez le droit au respect de votre œuvre (art. L121-1) : prévoyez par contrat son entretien, son déplacement et son retrait (voir Protéger ses œuvres).

L'intervention est parfois la première rencontre. Une photographe plasticienne, en début de parcours, proposait des médiations gratuites quand elle exposait en médiathèque, intervenait gracieusement dans l'école de sa fille et gardait les coordonnées des participants : cela lui a permis de tisser un réseau, puis de vendre (voir un parcours comparable dans Trouver des clients). Payée ou non, l'intervention fait parler de votre travail et double le lien émotionnel avec l'œuvre. Martha Nussbaum le dit de la littérature : elle transmet un savoir immédiat, comme une illumination, sur un réel possible. C'est le pouvoir de l'art, et de l'artiste qui en parle : faire voir le monde autrement.

Co-construire plutôt que livrer un projet fini

Pour l'invitée, un partenariat est un échange. Il y a les partenaires financiers, collectivité ou DRAC, qui subventionnent une association pour répondre à un besoin politique ; et ceux avec qui l'on co-construit : on part d'une problématique de la structure (entreprise, établissement social, structure culturelle, commune) pour y répondre par un projet artistique.

Son exemple vient d'un fonds régional d'art contemporain (FRAC), interface entre l'entreprise et le monde de l'art. Un artiste a résidé dans une tôlerie, sans objet fixé d'avance, et y a produit son œuvre avec les salariés. Les deux nouveaux propriétaires voulaient fédérer l'équipe autour d'un projet sans visée commerciale ; et un salarié au savoir-faire rare partait à la retraite : son successeur a travaillé avec lui sur l'œuvre, lieu d'une passation. Pour choisir l'artiste, le FRAC cherchait d'abord à comprendre le métier et l'ambiance de l'entreprise.

Une immense halle d'usine enfumée : des ouvriers poussent une barre de fer incandescente vers les cylindres d'un laminoir ; à droite, d'autres mangent pendant la pause
Un artiste à l'usine. Adolph Menzel, Le Laminoir (Cyclopes modernes), 1872-1875, huile sur toile. Berlin, Alte Nationalgalerie. Peint sans commande et acheté par étapes, pendant son exécution, par le banquier Adolph von Liebermann, le tableau naît de plusieurs semaines d'études faites par Menzel, à la fin de l'été 1872, dans les forges de Königshütte, en Haute-Silésie. Domaine public.

Ses conseils valent pour toute proposition. Distinguez l'atelier, qui transmet des techniques, de votre projet personnel ; les deux peuvent passer par une institution, centre d'art ou FRAC. Proposez votre projet, mais restez ouvert : la co-construction n'est pas un simple mot, c'est une attitude. Un projet totalement ficelé exclut l'autre ; le commanditaire ne voudra jamais exactement le vôtre. Arrivez avec de grandes questions, des thèmes, une manière de travailler, sans être flou pour autant : un enseignant n'a pas le temps de tout reconstruire, et toute proposition demande du temps à l'autre. Soyez à la fois très structuré et ouvert.

Questions des participants

Une candidature spontanée auprès d'un professeur, cela marche ? Oui. C'est toujours mieux avec une connexion personnelle, un ami, un parent, mais quand on n'en a pas, il faut y aller.

Existe-t-il une carte des associations de médiation ? Non. Ces structures sont récentes et souvent peu structurées : il faut chercher, par mots-clés (projets artistiques en partenariat, ateliers en entreprise), et regarder du côté du Pôle arts visuels Pays de la Loire.

Quelle différence entre une association de médiation et une structure d'ingénierie culturelle ? Souvent une question d'échelle, et les mots restent flous. La médiation, ce sont des interventions ; l'ingénierie culturelle peut aller jusqu'à la production d'œuvres.

Dois-je monter le dossier moi-même ? Non : l'association le monte et le porte. Vous apportez vos thèmes, vos questions, ce que vous pourriez faire, et vous lui demandez si elle a repéré des appels qui correspondent. Elle garde une part du budget pour ce travail, qui est long : en 2022, souvent autour de la moitié, jusqu'à 60 % selon la lourdeur du projet. Si vous ne vous y retrouvez pas, le projet n'est pas viable.

Pour aller plus loin

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Vidéo de la chaîne YouTube de La Condamine. Le lecteur ne se charge qu'au clic.

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