Faut-il avoir un compte LinkedIn quand on est artiste ?
- Lecture : 13 min
- Revoir le webinaire ▶
Compte rendu du webinaire du 8 juin 2021, animé par Pierre-Benoit Roux, cofondateur de La Condamine, avec le témoignage de la sculptrice Julie Espiau. État au 8 juin 2021 : les fonctions de LinkedIn citées ont été revérifiées le 4 octobre 2026, et ce qui a changé est signalé.
Le webinaire devait s'appeler « Comment utiliser LinkedIn lorsqu'on est artiste ? ». Une question préalable s'est imposée : faut-il seulement y avoir un compte ? Si elle se pose, c'est que beaucoup d'artistes n'y sont pas. Or tous les secteurs d'activité sont représentés sur LinkedIn, ceux du marché de l'art compris, et les artistes y sont les moins nombreux. Cette absence est peut-être une occasion à saisir. Le sujet prolongeait celui d'Instagram, traité plus tôt dans l'année (un webinaire de 2023 y est revenu : Instagram et réseaux sociaux).
Un outil neuf pour une pratique très ancienne
Le webinaire s'ouvrait sur une photographie d'une troublante modernité : un homme debout dans la neige, le corps couvert de bandes peintes, le visage caché par un masque. On croirait une performance contemporaine ; elle a été prise en Terre de Feu par l'ethnologue Martin Gusinde, chez les Selk'nam, entre 1918 et 1924. On peut y voir un homme-texte, un corps pris dans un réseau de lignes. Sur LinkedIn, vous vous mettez en réseau, et tout ce que vous faites devient du texte, donc du sens. Internet nous a fait entrer dans une ère réticulaire, du latin reticulum, le petit filet : nous sommes tous reliés. LinkedIn est un outil de son temps, qui formalise des pratiques de réseau aussi vieilles que l'humanité.

LinkedIn relève du social selling : l'art d'avoir des conversations sur les réseaux sociaux pour valoriser votre travail de manière indirecte, faire de la veille, vendre sans vendre. Un livre fondateur, The Cluetrain Manifesto de Rick Levine, Christopher Locke, Doc Searls et David Weinberger (1999), le résume dans sa première thèse : « Les marchés sont des conversations. » Votre marché n'est pas « le marché de l'art » en général : ce sont les personnes avec qui vous échangez déjà, engagées sur des sujets qui leur parlent, et avec qui vous pouvez agir ensemble.
Ce que vous pouvez en attendre, et ce que LinkedIn n'est pas
LinkedIn est un réseau social « B2B », de professionnel à professionnel. C'est un annuaire mondial d'individus qui se présentent sous l'angle de leur travail ; un réseau social comme Facebook, mais où l'on parle en professionnel ; et le lieu d'expression d'une expertise et d'une thématique : on n'y partage pas ses loisirs, on y prend la parole sur un sujet. Vous pouvez en attendre quatre choses :
- être sollicité pour une interview, car les médias y sont nombreux ;
- faire de la veille : en préparant le webinaire, de nouveaux acteurs du marché de l'art y sont apparus ;
- découvrir l'étendue de votre réseau et ses ramifications insoupçonnées, qui mènent à des rencontres dans la vraie vie ;
- rencontrer un intermédiaire qui diffusera votre travail : galerie, agent, site, agence.
Ce n'est pas une boutique. LinkedIn peut déboucher sur des ventes, mais c'est le terrain de la « vente non vendue », pour reprendre l'idée de Daniel H. Pink (To Sell Is Human, 2012). Écrire « je souhaite vous vendre cette œuvre », comme on vendrait un stylo pas cher, fait immédiatement fuir. La tentation est pourtant réelle, un vrai supplice de Tantale : vous êtes entouré de gens qui peuvent sincèrement s'intéresser à votre travail.

Un profil à la fois CV et média
Votre profil est à la fois un CV statique et un profil dynamique, où vous publiez des articles et réagissez à ceux des autres. Quelques profils d'artistes observés en 2021 montrent les fonctions utiles, qui existent toutes en 2026 :
- la photo : une artiste plasticienne avait mis une photo nette où l'on reconnaissait son visage. C'est la première règle, car ces profils sont bien plus visités. En bandeau, un détail d'une de ses œuvres ;
- le titre, sous le nom : le sien réunissait « artiste plasticienne », « professeure d'arts » et du conseil en art et écologie pour le team building en entreprise. La phrase n'était pas élégante, mais tous les mots-clés y étaient : LinkedIn est un moteur de recherche, et ces mots vous font apparaître dans ses résultats ;
- le texte de présentation : un peintre figuratif l'avait écrit en français et en anglais, pour toucher une audience plus large, et y parlait de sa démarche, de son actualité et d'un thème de prédilection, l'histoire de l'art, sur laquelle il publiait des podcasts ;
- les expériences et les recommandations : une artiste sans photo ni bandeau se présentait d'emblée comme artiste pop et street art engagée pour la cause des femmes ;
- la disponibilité : un sculpteur signalait par le badge « Open to » qu'il était ouvert à des collaborations.
Les profils les plus consultés associent toujours une expertise, la technique que vous maîtrisez, et une thématique, le sujet sur lequel vous prenez la parole.
Avant d'écrire, posez la question la plus importante après celle de votre démarche (voir Rédiger ses textes de présentation) : à qui vous adressez-vous ? Sur LinkedIn, on s'adresse à des personnes, pas à des entreprises. Construisez votre profil comme un magazine, avec une ligne éditoriale, point de rencontre entre votre démarche et un destinataire, et orientez-le vers ceux avec qui vous voulez travailler.
Qui y trouvait-on en 2021 ? Des « slasheurs » aux activités multiples, comme une avocate qui avait fondé une agence d'art ; des entreprises hybrides, ingénierie culturelle, expositions en appartement, commande d'œuvres, vente en ligne ; beaucoup d'indépendants absents d'Instagram, commissaires, critiques, agents ; et de nombreux médias à la frontière de l'agence, comme ceux que décrivait le webinaire sur les nouveaux médias.
Les trois cercles
Le webinaire citait l'exergue du Cercle rouge de Jean-Pierre Melville (1970), attribuée dans le film à Ramakrishna : « Au jour dit, inéluctablement, ils seront réunis dans le cercle rouge. » À l'image d'une composition sans objet d'Alexandre Rodtchenko, LinkedIn fonctionne par cercles.

- Le premier cercle : les personnes avec qui vous êtes en relation, dont vous voyez l'activité et à qui vous pouvez écrire.
- Le deuxième cercle, les amis d'amis : vous pouvez les inviter à entrer dans le premier. C'est le plus intéressant.
- Le troisième cercle, les amis d'amis d'amis : en 2021, on ne pouvait guère les joindre que par la messagerie payante, sans grand intérêt.
« Je ne connais personne », direz-vous. C'est oublier la théorie des petits mondes, selon laquelle quelques intermédiaires suffisent à relier deux inconnus (voir Développer son réseau).
Parmi vos proches, cherchez les connecteurs : ces personnes au fort capital social qui vous disent « il faut absolument que je te présente quelqu'un ». N'invitez pas tout votre carnet d'adresses : faites un travail de curation, choisissez quelques personnes en fonction de vos cibles, les connecteurs en premier. Si dix d'entre elles vous présentent chacune deux personnes, le cercle s'élargit très vite.
Pour chercher, tapez un mot, puis filtrez par type et par niveau de relation. Pour le webinaire, « galerie » donnait 39 personnes au premier cercle et 12 000 au deuxième, le mot en gras dans chaque profil : pour être trouvé, il vous faut aussi les bons mots. Demandez ensuite à un contact commun de vous présenter, ou envoyez une invitation.
Les mots de vos cibles : le protocole TTT
Demandez-vous : quels mots mes cibles utilisent-elles pour naviguer ? Rédigez vos présentations avec leurs mots-clés ; et plus votre profil est complet, plus LinkedIn vous rend visible.

Pour ne rien oublier, appliquez le protocole TTT :
- la technique : votre spécialité artistique ;
- la thématique : votre message, le sujet de votre prise de parole ;
- ta proposition : l'action ou le service que vous proposez.
L'artiste plasticienne : plasticienne, écologie, team building. Le sculpteur : sculpture ; l'œuvre monumentale dans l'espace public, lui qui avait réalisé de nombreuses commandes du 1 % artistique ; la location d'œuvres pour l'événementiel. C'est simple, et cela suffit à être repéré : contrairement à Instagram, vous pouvez dire clairement pourquoi vous êtes là.

L'artiste plasticienne gagnerait à élargir ses mots-clés. Avec « upcycling », le webinaire trouvait une structure qui fait connaître des artistes engagés sur l'écologie et intervient auprès des entreprises, puis une galerie madrilène ; avec « trash », un collectif qui expose autour du déchet. Ces mots servent à chercher, et surtout à être trouvé : mettez-les dans vos expériences, vos descriptions, vos articles. Faites votre liste avant de compléter votre profil, après un temps de veille.
Rejoignez aussi des groupes où il n'y a pas que des artistes, groupes de réflexion ou d'échange de bonnes pratiques : vous y rencontrerez des gens hors de vos cercles, et votre proposition y sera unique. C'est la logique de l'océan bleu (voir Participer à des salons) : sur un salon de photographie où tous les photographes se font concurrence, le stand qui s'en sortait le mieux était celui du libraire. Les groupes existent toujours en 2026 ; on y entre sur invitation ou après validation.
Publier, relayer, faire relayer
Publiez régulièrement, et reliez chaque publication au deuxième T, votre thématique : LinkedIn est un réseau d'experts, et c'est en montrant votre expertise que vous entrez en conversation avec ceux qui partagent vos sujets.
Republiez aussi les articles des autres, une façon de vous rappeler à leur bon souvenir. Et demandez, avec parcimonie, à quelques proches de republier vos prises de position : vous toucherez des gens qui vous connaissent moins. Le relais passe aussi par le courriel, hors des réseaux : c'est ce que le journaliste Alexis Madrigal a appelé le dark social (The Atlantic, 2012). Rien de nouveau, comme le rappelait la photographie de la Terre de Feu. Le webinaire sur les nouveaux médias le disait déjà : à défaut d'être dans le 1 % qui produit, vous pouvez être dans les 9 % qui relaient.
Le webinaire se concluait par une invitation : devenez des cavaliers bleus. Les outils sont multiples, mais la question reste la même : qui sont vos cibles, et quel est votre message ? Ne vous attachez pas à la forme. Kandinsky l'écrivait dans la préface du catalogue de la première exposition du Blaue Reiter, à Munich, en décembre 1911 : « Notre but est de montrer dans la variété des formes représentées comment le désir intérieur des artistes se réalise de multiples façons. »

Le témoignage de Julie Espiau
Invitée du webinaire, Julie Espiau est sculptrice ; son travail porte sur le corps de la femme. Elle avait un profil LinkedIn hérité d'une vie de salariée, inutilisé depuis dix ans. Elle y est revenue en voyant que galeries et médias s'y trouvaient, et s'y investissait depuis un an et demi.
Une ligne éditoriale. Les premiers retours sont venus au bout de ce temps : un média en ligne consacré à l'art l'a contactée pour ce qu'elle avait écrit sur sa vision du corps féminin, et l'article portait sur ce thème, pas sur sa technique. Sa ligne : l'océan, les femmes, la nature, la sculpture, l'art et l'artisanat, la culture, un peu d'architecture. Elle ne relaie rien d'autre.
Des contacts choisis. Elle n'accepte presque pas d'artistes : ce ne sont pas eux qui achètent ses sculptures. Elle a rejoint un réseau de femmes entrepreneures, dont elle est la seule artiste, et un cercle d'entraide de créateurs de tous horizons, où elle apprend de gens experts dans des domaines que les artistes connaissent mal.
Jamais de démarche commerciale, sur aucun réseau : elle attend qu'on lui demande ses prix, et des personnes lui ont écrit en message privé pour recevoir son book. Elle multiplie plutôt les façons de montrer son travail (œuvres en cours, vidéos d'atelier), avec des publications propres à LinkedIn, plus sérieuses. Pour les Journées européennes des métiers d'art, elle a créé une sculpture en une semaine de directs sur Instagram et Facebook, les internautes votant à chaque étape. En 2021, le direct sur LinkedIn demandait une accréditation, qu'elle a obtenue trop tard ; en 2026, il est ouvert sans demande aux comptes de plus de 150 abonnés ou relations, avec un logiciel de diffusion extérieur. Elle visait 13 heures : selon elle, le soir fonctionne mal sur LinkedIn.
Chaque réseau a son rôle. L'essentiel de ses ventes passait alors par Facebook ; Instagram lui apportait des contacts de galeries ; LinkedIn, des interviews. Galeries et médias y sont moins sollicités, et répondent à une demande professionnelle. Un jour, elle a repartagé la publication d'une galerie sur une artiste proche de sa ligne : la galeriste l'a remerciée, et elles sont restées en contact. Non par calcul, mais par cohérence avec son univers. Son rythme : quelques commentaires, une publication par semaine, des partages de galeries. Après un an et demi de ce travail de fourmi, l'effet boule de neige se faisait sentir.
Pour aller plus loin
- Rick Levine, Christopher Locke, Doc Searls et David Weinberger, The Cluetrain Manifesto, Perseus Books, 2000 (95 thèses mises en ligne en 1999).
- Daniel H. Pink, To Sell Is Human: The Surprising Truth About Moving Others, Riverhead Books, 2012.
- Alexis C. Madrigal, « Dark Social: We Have the Whole History of the Web Wrong », The Atlantic, octobre 2012.
- W. Chan Kim et Renée Mauborgne, Stratégie Océan Bleu, 2005.
- Vassily Kandinsky et Franz Marc (dir.), Der Blaue Reiter, Munich, Piper, 1912.
Revoir le webinaire
Replay du webinaireLinkedIn pour les artistes : profil, réseau et mots-clésVidéo de la chaîne YouTube de La Condamine. Le lecteur ne se charge qu'au clic.
Dans le même thème : Se faire connaître
Travailler avec un critique d'art : du Salon à la commande d'un texte
Ce que fait un critique d'art, comment l'approcher, ce que vous pouvez lui demander, et comment cadrer la commande d'un texte : droits, délais, rémunération.
Webinaire du 16 décembre 2025
Instagram et réseaux sociaux : construire son audience
Vitrine, public, ligne éditoriale, algorithme, prospection sans vente : comment un artiste peut faire grandir son audience sur Instagram.
Webinaire du 19 décembre 2023
Faire venir du public à son exposition : la méthode du Colisée
Impliquer votre entourage, viser les liens faibles, inviter dix jours avant, créer l'événement dans l'événement : une méthode pour remplir votre exposition.
Webinaire du 9 novembre 2021
Développer son réseau : cartographier, entretenir, partager
Liens faibles, méthode du Colisée, connecteurs, groupes de contacts, mail de prise de contact et logique du don : construire et entretenir votre réseau.
Webinaire du 13 juillet 2021
