Art et écologie : se situer, puis trouver ses réseaux
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Compte rendu du webinaire du 15 septembre 2022, animé par Pierre-Benoit Roux, cofondateur de La Condamine. Les structures, dispositifs et règles cités ont été vérifiés le 4 octobre 2026.
La conscience écologique est devenue presque incontournable : elle redéfinit l'art et ouvre de nouvelles opportunités. Encore faut-il savoir où vous vous situez, car selon le rapport de votre travail à la nature, ce ne sont ni les mêmes galeries, ni les mêmes appels à projets, ni les mêmes réseaux.
Trois rapports de l'artiste à la nature
Tout part d'une phrase écrite en 1969 par Lee Ufan, artiste sud-coréen installé au Japon, membre du groupe Mono-ha : « il faut que nous sachions observer le monde tel quel et non que nous le transformions par le truchement d'une représentation qui le dresse contre l'homme ». Paul Ardenne la cite dans Un art écologique. Création plasticienne et anthropocène (2018). L'artiste n'a pas forcément à transformer le monde : il peut le voir, et faire avec lui plutôt que contre lui. Amorcé dans les années 1970, ce mouvement a nourri énormément de créations, puis les politiques culturelles.

À la manière d'Ardenne, distinguons trois rapports de l'artiste à la nature, qui ont chacun leurs circuits de diffusion :
- célébrer : les peintres de Barbizon quittent Paris pour peindre la forêt de Fontainebleau, sans conscience écologique au sens actuel (voir Art et ruralité) ;
- dénoncer, ou du moins montrer : Enki Bilal et bien d'autres figurent un monde dystopique, détruit, sans agir sur lui ;
- agir avec la nature : en 1982, Agnes Denes fait pousser deux acres de blé sur un terrain de remblai du sud de Manhattan (Wheatfield – A Confrontation). La nature devient l'œuvre, l'artiste un acteur de transformation.


C'est le troisième rapport qu'Ardenne appelle éco-art. Pour lui, la nature est « tout à la fois un être, une coprésence, une force. Travailler en elle, oui. Mais il est mieux encore de travailler avec elle, d'en faire un partenaire actif de la création artistique ». Vous retrouverez cette définition dans les politiques publiques.
L'écologie, un positionnement de niche
Dans le monde de l'art, l'écologie devient vite un positionnement, souvent de niche. Prenez l'upcycling : recycler vers le haut, c'est donner à des rebuts une valeur plus grande que celle qu'ils avaient. Le Béninois Calixte Dakpogan compose ainsi des masques en métal et en plastique de récupération : le propos écologique est là, et la pratique définit une niche.
Chris Anderson, dans La Longue Traîne (2006), décrit un marketing de masse qui se fragmente en une multitude de niches : additionnées, les petites ventes peuvent peser autant que les best-sellers. Upcycling, land art, sculpture avec une terre sans composants trop chimiques, peintres ou céramistes qui travaillent sur la nature : ensemble, ces niches forment un pan important de la création. Cherchez celle qui correspond le mieux à votre travail sur le vivant.
Ces niches ont leurs lieux :
- des galeries et plateformes généralistes ont créé une catégorie « upcycling » ou « écologie », jusqu'aux plus grand public, et des galeries municipales consacrent des expositions au thème : ces mots sont devenus un positionnement d'artiste ;
- des galeries spécialisées dans l'art écologique ou « éco-citoyen » sont apparues, où faire reconnaître votre spécialité ;
- des salons ont leur section, comme le Salon d'automne (« Art environnemental », toujours en 2026), et des festivals de land art exposent dans la nature, comme Vign'Art dans le vignoble champenois ;
- des sites ressources recensent les expositions, comme ArtCatalyse.
Artistes et causes : militer, s'engager, se regrouper
Travailler sur l'écologie pose une grande question de l'art : le message est-il plus important que l'œuvre ? Laure Gillot-Assayag distingue trois postures (« Art militant, art engagé, art de propagande. Un même combat ? », Implications philosophiques, 2016). L'art militant « fait de l'art le champ d'un combat politique de chaque instant ». L'art engagé « peut être un art intermittent » : l'attachement émotionnel à la cause y est moins fort. Dans l'art de propagande, enfin, « ce n'est pas l'art qui exprime la cause, mais la cause qui s'exprime à travers l'art ».
Parce que la thématique est vitale, des collectifs se forment, qui ne sont pas strictement artistiques : l'écologie est transdisciplinaire, et l'artiste y réfléchit avec le scientifique, le designer ou l'agriculteur. Jérémy Gobé en est presque l'exemple type. En 2017, il remarque qu'un point de dentelle du Puy-en-Velay ressemble au squelette d'un corail ; avec des scientifiques, il en tire Corail Artefact, un projet art-science qui met au point des supports de dentelle pour le bouturage des coraux. Ses œuvres sensibilisent à la disparition des récifs et participent à leur réparation. Cette approche est très valorisée dans les appels à projets.

Autre engagement, l'achat engagé : des artistes sans thématique proprement écologique, et des galeries, reversent une part des ventes à des associations de protection de la nature ou des animaux. L'engagement passe alors par un don à une cause. Une artiste qui reverse ainsi de 10 à 15 % de ses bénéfices à la protection animale en tirait une leçon : les militants achètent peu, car il y a autant de chapelles que de militants ; ses acheteurs sont plutôt des personnes sensibles à la cause.
C'est aussi une manière de faire réseau. Les membres du collectif 1% for the Planet reversent au moins 1 % de leur chiffre d'affaires annuel à des associations environnementales agréées de leur choix ; le réseau publie un annuaire et organise des rencontres. Même hors du cœur de votre travail, l'écologie vous fait rencontrer des personnes qui partagent votre sensibilité.
C'est enfin une stratégie océan bleu (voir Trouver des clients) : vous présenter là où il n'y a pas d'autres artistes, mais des personnes sensibles à vos thèmes. Pourquoi pas un salon du livre d'écologie, ou le marché de créateurs d'un festival de musique éco-responsable ?

L'institution fait de l'artiste un acteur de la transition
Les artistes, toujours à la marge, n'ont pas attendu les ministères. Vers les années 2010, l'institution s'est emparée à son tour de la question, en Europe comme en France, où la Culture et la Transition écologique mènent une politique commune. Elle fait de l'artiste un acteur de la transition, chargé de sensibiliser les habitants d'un territoire et de les pousser à l'action.
En Europe, le réseau ACT (Art, Climate, Transition), cofinancé par le programme Europe créative de 2019 à 2023, a réuni une dizaine de structures, dont Culturgest à Lisbonne et Lokomotiva à Skopje. Son membre français était COAL, Coalition pour une écologie culturelle, qui mobilise depuis 2008 artistes et acteurs culturels sur l'écologie (voir son prix dans Prix et récompenses). Le Parti poétique, collectif fondé à Saint-Denis en 2003 par le plasticien Olivier Darné, mêle art, nature, culture et nourriture : son rucher urbain compte plus de 120 ruches, et sa Banque du miel, née en 2009, fait de l'abeille un indicateur de la richesse des territoires. Darné a reçu le prix COAL 2012 pour sa Banque de reines, à La Haye. L'artiste y devient presque agriculteur (voir l'approche paysanne dans Art et ruralité).
Pour savoir si un appel vous correspond, un conseil : identifiez les financeurs et les partenaires de l'action, sur le site du porteur de projet. Celui du Parti poétique affiche, en octobre 2026, la DRAC Île-de-France, le programme Europe créative, la Fondation de France et plusieurs fondations d'entreprise : tout un réseau qui promeut l'art comme une manière de sensibiliser à la transition écologique.

En allant plus au fond, comme la baleine de Jonas, on trouve d'autres structures réseau. Arteplan, animée par le POLAU-pôle arts & urbanisme, documente les initiatives qui croisent création artistique et aménagement des territoires. Des parcours en pleine nature, comme Étangs d'art en Bretagne ou Horizons « Arts-Nature » en Sancy, invitent chaque année des artistes.
La commande publique évolue aussi. Depuis le 22 août 2026, en application de la loi Climat et résilience, au moins un des critères d'attribution d'un marché public « prend en compte les caractéristiques environnementales de l'offre » (code de la commande publique, art. L2152-7, à jour au 4 octobre 2026). Quand une commune commande des œuvres pour un sentier de randonnée, la durabilité des matériaux décrite dans votre mémoire technique compte donc dans la note. Pour lire un marché, voyez Répondre à un appel à projets.
Enfin, la politique interministérielle multiplie les ateliers sur le développement durable dans les écoles et les centres culturels. Pour y intervenir, une structure dotée d'un numéro SIRET peut demander son référencement sur ADAGE, l'application des enseignants, et y proposer des offres collectives financées par le pass Culture ; une commission régionale présidée par le recteur examine le dossier (voir Intervenir en milieu scolaire).
Fondations et intermédiaires
Politiques publiques et financements privés se rejoignent : de plus en plus de fondations cofinancent des projets publics associant art et écologie. Leurs résidences, prix et expositions aident à faire reconnaître votre travail. Certaines ont l'art et l'écologie pour thème, comme la fondation Thalie, qui unit art contemporain, design et écologie ; d'autres un milieu, comme la fondation Tara Océan, qui accueille des artistes en résidence pendant ses missions scientifiques ; d'autres encore, comme la fondation Laccolade, abritée par l'Institut de France, proposent des résidences.
Des intermédiaires font aussi intervenir des artistes en entreprise. Art of Change 21, association fondée en 2014 en vue de la COP21, fédère artistes, commissaires, galeristes et organisateurs de foires autour du climat et de la biodiversité. Autant de réseaux à contacter.
Un protocole en cinq questions
Et vous, que faire de toutes ces pistes ? Avant de vous disperser, appliquez ce protocole.
- Identifiez votre positionnement. Célébrer la nature, comme à Barbizon ; dénoncer, dans un art plus militant ; ou être un éco-artiste, comme Agnes Denes. Chaque position appelle une stratégie différente.
- Identifiez le positionnement des appels à projets et des résidences, et retenez ceux qui rejoignent le vôtre.
- Y a-t-il des possibilités d'océan bleu ? Où exposer sans autres artistes, devant des personnes sensibles aux mêmes questions que vous ?
- Y a-t-il des possibilités d'ateliers autour de votre travail, en entreprise ou en milieu éducatif ?
- Pouvez-vous inscrire votre travail dans un collectif, artistique ou transdisciplinaire ? Le collectif permet d'agir davantage sur l'environnement.
Ajoutez une étape : listez les mots autour de votre travail et de l'écologie, qui n'est pas un mot mais un lexique : vivant, nature, environnement, upcycling, recyclage. Associez chacun au mot « art », et vous trouverez énormément de projets (sur les mots-clés, voir aussi LinkedIn).
L'action écologique d'un artiste ne serait-elle qu'un geste de citoyen ? Non, répond Ardenne, en vertu du concept duchampien selon lequel « l'"art", c'est tout ce que l'artiste a décidé de décréter tel ». Artistes, nous avons toujours été à la marge, dans une liberté qui permet de penser et d'agir autrement : elle permet de faire de la transition écologique un geste pleinement artistique.
Questions des participants
Quelle différence entre cet upcycling et l'arte povera ? Au fond, peu : la récupération existe depuis longtemps, et l'arte povera italien des années 1960 travaillait déjà des matériaux pauvres ; l'upcycling la réinvestit avec une définition nouvelle. La préoccupation environnementale est presque historique chez l'artiste.
En quoi une galerie municipale généraliste serait-elle axée sur l'environnement ? Elle ne l'est pas : elle consacre des expositions au thème, comme un sous-thème de sa programmation. Si votre travail est très axé sur l'écologie, vous pouvez y être repéré.
Les produits qu'utilisent les artistes sont-ils écologiques ? Souvent pas, et c'est un vrai paradoxe pour qui porte un message de préservation de la nature : beaucoup de matériaux, à commencer par les peintures acryliques, reposent sur des polymères de synthèse. Des créateurs cherchent d'autres matières : la designer Violette Vigneron travaille l'agar-agar, une algue gélifiante, qu'elle a fait expérimenter aux enfants au Centre Pompidou en 2021-2022.
Beaucoup d'appels à projets ont un rapport très conceptuel à l'écologie, où la sensibilité est oubliée : n'est-ce pas du greenwashing ? Il faut distinguer deux paradigmes (voir Construire sa trajectoire professionnelle). Dans celui de l'art contemporain, l'artiste devient un chercheur, au même titre que le biologiste, pour provoquer l'action, quitte à devenir apiculteur. Dans un paradigme plutôt moderne, il exprime une sensibilité face au monde : il dénonce, magnifie, sublime. Ce ne sont pas les mêmes réseaux d'appels à projets ni de ventes : un festival de land art n'est pas un appel art-science. D'où l'importance de vous positionner. Et oui, il y a une forme de greenwashing dans le marché de l'art, parce que le thème est à la mode : n'y cédez pas, sachez où vous êtes, et tirez-en parti.
Lors d'une lecture de portfolio, on m'a reproché de ne pas employer le mot « anthropocène ». Le mot n'est pas tant surutilisé que dévoyé depuis qu'il est à la mode, vers 2018. Il fait polémique : en mars 2024, l'Union internationale des sciences géologiques a refusé d'en faire une époque officielle de l'échelle des temps géologiques. C'est surtout un courant de l'art contemporain : demandez-vous si vous vous y inscrivez.
Je ne vois pas d'artistes parmi les membres de 1% for the Planet. Ce sont surtout des entreprises, mais l'engagement porte sur le chiffre d'affaires, quel qu'il soit : le webinaire y signalait des graphistes sous statut d'artiste-auteur.
Fiche pratique à télécharger
Annuaire : art et écologie : les réseaux, lieux engagés, résidences, appels et outils d'éco-conception pour situer et faire connaître une pratique artistique liée à l'écologie
Pour aller plus loin
- Paul Ardenne, Un art écologique. Création plasticienne et anthropocène, Le Bord de l'eau, coll. « La Muette », 2018.
- Maia Morel, « Un art écologique. Création plasticienne et anthropocène » (compte rendu de l'ouvrage), Éducation relative à l'environnement, vol. 16-1, 2021.
- Laure Gillot-Assayag, « Art militant, art engagé, art de propagande. Un même combat ? », Implications philosophiques, 19 septembre 2016.
- COAL, Coalition pour une écologie culturelle et Arteplan, animée par le POLAU-pôle arts & urbanisme.
- Légifrance, code de la commande publique, art. L2152-7.
- Demande de référencement ADAGE (ministères de l'Éducation nationale et de la Culture).
Revoir le webinaire
Replay du webinaireArt et écologie : se positionner et trouver ses réseauxVidéo de la chaîne YouTube de La Condamine. Le lecteur ne se charge qu'au clic.
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