blue check icon 21 novembre 2024 - 19h00 blue check icon Compte rendu du webinaire ci-dessous. blue check icon Pierre-Benoît Roux, cofondateur de La Condamine

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Patrimoine & Art actuel, une opportunité pour tous les artistes

Patrimoine et art actuel : ce que l'artiste et le monument se donnent

Compte rendu du webinaire du 29 novembre 2024, animé par Pierre-Benoit Roux, cofondateur de La Condamine.

Dans les politiques publiques, on écrit souvent « art et patrimoine », côte à côte, comme si l'un menait naturellement à l'autre. Si cette continuité existe, c'est peut-être que l'artiste a un rôle à jouer dans l'existence du patrimoine, et que le patrimoine, en retour, agit sur lui. Le webinaire parlait d'art actuel plutôt que d'art contemporain : tous les artistes vivants et professionnels qui produisent et diffusent leur travail. Dans un monument, la frontière entre art contemporain et art moderne compte d'ailleurs assez peu.

Le patrimoine se fabrique

En 2012, pour Monumenta, Daniel Buren investit la nef du Grand Palais avec Excentrique(s), travail in situ, une œuvre de 380 000 m³. Le sous-titre dit l'essentiel : dans un lieu de patrimoine, l'œuvre est rarement créée ex situ, hors du lieu, puis transportée ; elle est faite pour le lieu, avec lui, en fonction de lui, comme les Deux Plateaux que Buren a installés en 1986 dans la cour d'honneur du Palais-Royal.

Mais qu'est-ce que le patrimoine ? Le définir reste un exercice « acrobatique », écrit la chercheuse Julie Deschepper, car il « n'est ni donné, ni acquis, il se "fabrique" » (« Notion en débat. Le patrimoine », Géoconfluences, mars 2021, d'après Nathalie Heinich). C'est d'abord ce qu'on hérite de son père ; pour une société, c'est une sélection dans l'héritage, ce qu'elle décide de rendre visible et de conserver.

Sous une haute arche antique en ruine, envahie de végétation, des femmes puisent de l'eau à une fontaine ; au loin, à travers une seconde arche, un obélisque se dresse sous un ciel clair
Choisir dans l'héritage. Hubert Robert, Ruines avec un obélisque au loin, 1775, huile sur toile, 160 × 104 cm. Moscou, musée Pouchkine. Le tableau qui ouvrait la réflexion du webinaire. Domaine public.

La notion est récente et ne cesse de s'étendre : on parle d'inflation patrimoniale. Face aux destructions qui suivent la Révolution, une Commission des monuments est créée en 1790 ; on dit alors « monument », pas encore « patrimoine ». En 1964, André Malraux crée, sur proposition d'André Chastel, l'Inventaire général des monuments et des richesses artistiques de la France ; 1980 est l'Année du patrimoine ; en 2006, la France approuve la convention de l'Unesco pour la sauvegarde du patrimoine culturel immatériel. Le patrimoine devient naturel, architectural, religieux, industriel, mobilier, immatériel. Le livre de Nathalie Heinich est sous-titré de la cathédrale à la petite cuillère, et le webinaire montrait justement une cuillère zouloue du XIXe siècle. Chaque catégorie est une porte d'entrée pour un artiste.

Photographie ancienne aux tons sépia : une longue muraille médiévale ponctuée de tours rondes, dont une grosse tour au premier plan, se détache sur un ciel pâle
Désigner le patrimoine. Gustave Le Gray, Les Remparts de Carcassonne, 1851, tirage sur papier salé d'après un négatif papier ciré. New York, The Metropolitan Museum of Art (2005.100.34). Prise lors de la Mission héliographique, pour laquelle la Commission des monuments historiques chargea cinq photographes de recenser les édifices à restaurer ; la cité n'avait pas encore été restaurée par Viollet-le-Duc. Image : The Met, CC0.

Ce que l'artiste apporte au monument

Dans chacune de ces catégories, des artistes interviennent. L'art rend visible le patrimoine et le désigne comme tel, au même titre que la médiation. Le lieu peut accueillir des œuvres venues d'ailleurs, ou susciter une création in situ qui n'existe qu'en fonction de lui. Résidences, expositions, commandes : les appels à projets ponctuent la saison touristique, des appels d'art sacré lancés par les diocèses aux biennales qui investissent un patrimoine bâti, comme celle de Melle, dans les Deux-Sèvres, dont l'édition 2026 s'est tenue de juin à septembre.

Premier conseil : cherchez dans votre travail des thématiques patrimoniales (des œuvres animalières peuvent dialoguer avec un patrimoine naturel), et demandez-vous si vous pouvez et souhaitez créer in situ, car c'est souvent ce qu'on attend.

Pourquoi le monument a-t-il besoin de l'artiste vivant ? En 1903, l'historien de l'art Aloïs Riegl, chargé par la commission autrichienne des monuments historiques de réfléchir à leur protection, publie Le Culte moderne des monuments. La valeur d'ancienneté s'adresse au sentiment : une église marquée par le temps émeut quel que soit le savoir de qui la regarde, car elle rend sensibles le devenir et la disparition. Mais pour exister pleinement, le monument a besoin de valeurs de contemporanéité : une valeur d'usage, une valeur de nouveauté, et une valeur d'art relative, car ce que nous conservons traduit le vouloir d'art de notre époque.

C'est là qu'intervient l'artiste : il apporte de la nouveauté, fait venir un public nouveau, change un lieu de remémoration en lieu du présent. L'enjeu est aussi économique, car rendre un lieu visible en augmente la fréquentation. Quand Versailles invite Takashi Murakami en 2010, il s'agit à la fois de confronter passé et présent et d'attirer des visiteurs.

L'argent public ne suffit plus à entretenir ces lieux : associations, propriétaires privés et collectivités doivent leur trouver un modèle économique. Le webinaire empruntait à la gestion la notion de fertilisation croisée (voir Vendre une intervention d'artiste) : appliquer à un secteur les méthodes d'un autre, chercher l'autofinancement et l'ancrage local avec les artistes et les entreprises voisines. Centre d'art doublé d'un restaurant à l'hôtel de Gallifet, à Aix-en-Provence, musée d'art contemporain au château de Montsoreau : l'art est l'un de ses instruments.

Dans cette logique de valorisation, l'art actuel est au service du patrimoine. Il n'a pas à répondre au paradigme de l'art contemporain, mais à une logique de signature : les grands lieux cherchent une forme reconnaissable entre toutes, celle d'artistes dont ils estiment la notoriété égale à la leur. Le but est de rayonner, pas forcément de réfléchir à ce qu'est l'art.

Commencer près de chez vous

Un cas récent montre comment s'y prendre à petite échelle. Un dessinateur à la technique très poussée, qui traite souvent de scènes médiévales, essuyait les refus des galeries. Il a cherché une ville proche de chez lui qui fait de son passé médiéval et royal l'axe de sa politique culturelle, et obtenu un rendez-vous avec la personne chargée de la culture et du patrimoine. Il a d'abord posé des questions sur les temps forts de l'année, puis présenté son travail en quinze minutes au plus : il ne s'agit pas de tout montrer, mais de montrer le lien entre votre travail et la ville. Celle-ci avait un budget d'action culturelle ; elle lui a proposé une résidence-mission, il a proposé des concerts dessinés dans un bâtiment historique, et une exposition dans un petit musée local était envisagée. Une commande indirecte, qui contourne les circuits de diffusion habituels.

D'où trois conseils :

  • Identifiez dans votre département la personne chargée de la culture et du patrimoine d'une ville proche : ces postes se multiplient.
  • Repérez les temps forts liés à la politique patrimoniale ou touristique, et faites le lien avec votre travail. Les Journées européennes du patrimoine des 19 et 20 septembre 2026 avaient pour thèmes la photographie et le patrimoine en péril.
  • Proposez de l'action culturelle : les politiques patrimoniales demandent constamment des ateliers.

Le webinaire distinguait trois cercles. Localement, un label aide à trouver l'interlocuteur : Ville ou Pays d'art et d'histoire, attribué par le ministère de la Culture. La collectivité labellisée s'engage à recruter un animateur de l'architecture et du patrimoine ; le réseau comptait 210 territoires en avril 2026, dont la carte est publiée par le ministère et par l'association Sites & Cités remarquables de France. Les espaces naturels suivent la même logique : le parc naturel régional du Haut-Jura porte depuis 2019, avec la DRAC Bourgogne-Franche-Comté, un programme de résidences et de commandes d'œuvres, Nature in Solidum.

Régionalement, régions et directions régionales des affaires culturelles (DRAC) financent des programmes de valorisation. L'appel à projets de la Région Bretagne « S'engager collectivement pour le patrimoine breton », lancé en 2020, a ainsi soutenu des artistes locaux qui révèlent la biodiversité d'un site naturel.

Nationalement, le Centre des monuments nationaux s'associe au Centre Pompidou, pendant la rénovation de son bâtiment, dans le programme Constellation : six événements dans six monuments de 2026 à 2028, dont Vies minuscules au Panthéon jusqu'au 31 janvier 2027. L'Association des centres culturels de rencontre fédère des monuments historiques devenus lieux de résidence ; son programme Odyssée s'adresse aux artistes venus de l'étranger, les artistes français postulant aux résidences de chaque centre.

Faire d'une ruine un patrimoine

Il existe une logique plus subtile, la fonction artistique : des lieux non protégés, presque en déshérence, peuvent devenir patrimoine parce que des artistes les investissent. Le géographe Pierre-Marie Georges, dont la thèse nourrit aussi l'article Art et ruralité, voit dans l'artiste un « levier de patrimonialisation » (Ancrage et circulation des pratiques artistiques en milieu rural, thèse, université Lyon 2, 2017). À Sail-sous-Couzan, dans la Loire, le metteur en scène Marcel Maréchal et sa troupe, le Théâtre du Cothurne, font du château un vecteur de démocratisation culturelle : de 1967 à 1970, les habitants le rénovent et l'aménagent pour accueillir la troupe un mois par an.

Gravure au trait : au-dessus d'un vallon boisé et des toits d'un village, les murs et les tours en ruine d'un château fort ; au premier plan, un personnage assis dans l'herbe
Avant la renaissance. Charles Meryon, Ruines du château de Pierrefonds, 1858, eau-forte et pointe sèche. New York, The Metropolitan Museum of Art (17.78.25). Le château sera réinventé quelques années plus tard par Viollet-le-Duc ; il est aujourd'hui ouvert à la visite. Image : The Met, CC0.

Les collectivités l'ont compris. En 2024, l'agglomération de la Porte du Hainaut et la ville de Raismes lançaient un appel à manifestation d'intérêt pour donner de nouveaux usages au château de la Princesse d'Arenberg : exposition, tiers-lieu, lieu insolite. C'est la leçon de Riegl : un patrimoine qui sert vit, et ce qui vit se conserve. Plutôt que de valoriser un lieu déjà patrimonial, repérez donc autour de vous des lieux à patrimonialiser, y compris dans la nature, et les routes touristiques où passe le public.

Devenir soi-même patrimoine

Si l'artiste peut faire d'une ruine un patrimoine, le patrimoine peut faire de l'artiste un patrimoine : entrer dans une collection, c'est appartenir à la mémoire d'un lieu, la consécration. Le Mobilier national achète ainsi chaque année des pièces d'artistes-designers pour les lieux officiels de la République ; en octobre 2024, la galerie Perrotin et dix-sept de ses artistes ont donné vingt-trois œuvres au Centre Pompidou. À votre échelle, exposer dans un musée puis lui proposer un don est tout à fait possible : voir Travailler avec les musées.

L'artiste peut aussi rendre visible un patrimoine en le reconstruisant. En 1995, Bill Viola rejoue au ralenti, en vidéo, la Visitation de Pontormo, conservée dans une église de Toscane : The Greetings fait revivre le tableau et entre à son tour dans sa mémoire.

Dans une rue à l'architecture dépouillée, deux femmes aux manteaux bleu et orange s'étreignent, pendant que deux autres, de face, regardent le spectateur
Rejouer le patrimoine. Pontormo, La Visitation, vers 1528-1529, huile sur bois. Carmignano (Toscane), église San Michele Arcangelo, photographie après restauration. L'installation vidéo de Bill Viola, protégée, est seulement nommée. Domaine public.

Une artiste peintre a exposé, elle, dans un château du Luberon devenu lieu d'exposition, et convaincu les héritiers d'un grand peintre abstrait de l'après-guerre, lié au village, de prêter une de ses œuvres : un regard croisé qui lui a valu de nombreux échos dans la presse (son dossier de presse est décrit dans Concevoir et diffuser son dossier de presse). La stratégie se transpose : un lieu de patrimoine, un artiste du passé qui a vécu sur le territoire, une ou deux œuvres prêtées par ses ayants droit, les vôtres en regard. Vous créez une continuité, début d'un passage à la postérité.

Le patrimoine n'est donc pas un enjeu du passé, mais du présent : l'artiste et le lieu se rendent service, et tous deux résistent à l'anéantissement d'un présent toujours menacé. Riegl l'écrivait en substance : l'homme moderne reconnaît dans le monument un morceau de sa propre existence, et toute atteinte au monument le touche comme une atteinte à son propre corps. L'artiste est peut-être le présent de la société et son devenir : il est déjà son patrimoine.

Avant d'intervenir : repères de droit

Ces règles n'étaient pas abordées pendant le webinaire ; elles sont à jour au 4 octobre 2026.

  • Monument classé : aucune restauration, réparation ou modification quelconque sans autorisation de l'administration (Code du patrimoine, art. L621-9) ; une installation qui touche au bâti se prépare donc très en amont avec le gestionnaire du lieu. Monument inscrit : tout projet de modification se déclare quatre mois à l'avance (art. L621-27).
  • Abords et sites patrimoniaux remarquables : les travaux qui modifient l'aspect extérieur sont soumis à autorisation (art. L621-32), délivrée avec l'accord de l'architecte des Bâtiments de France (art. L632-2).
  • Vos droits : le propriétaire du lieu ou de l'objet n'acquiert pas vos droits d'auteur (Code de la propriété intellectuelle, art. L111-3), et vous gardez le droit au respect de votre œuvre (art. L121-1). Pour une œuvre durable, prévoyez par contrat l'entretien et le démontage.
  • Commande : un acheteur public peut confier sans mise en concurrence la création d'une œuvre d'art unique (Code de la commande publique, art. R2122-3) ; les commandes passent aussi par des appels à candidatures, que relaie le Centre national des arts plastiques.
Grand dessin aquarellé et rehaussé d'or : trois élévations d'une chapelle gothique, avec ses peintures murales, son vitrail et son autel, sous le titre Notre-Dame
Intervenir dans un monument. Eugène-Emmanuel Viollet-le-Duc, Décoration d'une des chapelles de la nef de Notre-Dame de Paris, 1843, aquarelle, or, plume et encre noire. New York, The Metropolitan Museum of Art (2007.484). Image : The Met, CC0.

Questions des participants

Patrimoine public ou privé, est-ce la même logique ? Pour l'essentiel, oui. Le budget public de préservation diminue, les lieux publics adoptent des logiques privées, et l'artiste aide à y attirer du monde. Château privé ou château-musée, les enjeux sont les mêmes.

Y aura-t-il moins de projets avec les restrictions budgétaires ? Le constat, fin 2024 : moins de budget pour l'art contemporain, mais un budget conséquent pour le patrimoine, jugé plus fédérateur par sa valeur d'ancienneté.

Peut-on léguer ou donner ses œuvres ? Oui, de votre vivant ou par testament, à un musée ou à une fondation, en posant des conditions, notamment d'entretien. Les étapes du don à un musée sont décrites dans Travailler avec les musées.

Fiche pratique à télécharger

Annuaire : appels à projets patrimoine et art actuel : vingt-quatre appels, résidences, concours et parcours dans des monuments, des domaines et des paysages, classés par porteur, avec la dernière édition de chacun et le geste pour y répondre

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Pour aller plus loin

Revoir le webinaire

Replay du webinairePatrimoine et art actuel : créer et exposer dans un monument

Vidéo de la chaîne YouTube de La Condamine. Le lecteur ne se charge qu'au clic.

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