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Qui sont les nouveaux galeristes ? Repérer les nouveaux modèles de galerie

Compte rendu du webinaire du 15 février 2022, animé par Pierre-Benoit Roux, cofondateur de La Condamine, avec le témoignage de Fabienne Perrut, fondatrice de Récurrence Photo. Les structures citées ont été revérifiées en octobre 2026 ; les exemples et les chiffres sont datés.

Parler de nouveaux galeristes suppose qu'il y en a des anciens, et que la nouveauté est une rupture. Mais une rupture avec quoi ? Et jusqu'où : à partir de quand cesse-t-on d'être galeriste ? La question en cache une autre, plus utile pour un artiste : où sont-ils ? Car ces nouveaux venus, qui cherchent encore leur modèle, sont souvent ceux qui ont le plus besoin des artistes.

Nouveauté, avant-garde, rupture

Le webinaire s'ouvrait sur Le Rêve d'Henri Rousseau. Dans le courant primitiviste, l'avant-garde est aussi un retour à des formes anciennes, dites primitives : une rupture qui se nourrit du passé, ou qui s'y réfère pour mieux rompre avec le présent. Pour le philosophe Peter Sloterdijk, l'avant-gardisme est « la compétence permettant de forcer tous les membres d'une société à adopter une décision sur une proposition qui n'émane pas d'elle-même » (Bulles. Sphères I, trad. Olivier Mannoni, 2002).

Dans une jungle luxuriante, une femme nue allongée sur un divan rouge tend le bras vers des lions et un charmeur de serpents qui joue de la flûte, sous une pleine lune
L'avant-garde se nourrit du passé. Henri Rousseau, Le Rêve, 1910, huile sur toile. New York, The Museum of Modern Art. Domaine public.

Premier exemple, le plus radical : une galerie française d'œuvres numériques, lancée vers 2018, bien avant la vague des NFT. Les œuvres y étaient payables en cryptomonnaie, la galerie en assurait la reproduction imprimée et la promotion, et l'artiste était rémunéré en droits d'auteur. La rupture portait sur trois points à la fois : le type d'œuvre vendue, la manière de rémunérer l'artiste et la manière d'être payé. Sa fondatrice a depuis fermé cette galerie pour se tourner vers le NFT.

Ce cas donne déjà la méthode, en trois temps :

  1. Identifier les mots-clés de la nouveauté. En 2022, le profil LinkedIn de cette galeriste en affichait trois : #Arttech, #NFT, #Blockchain. Cherchez-les, en mots-clés comme en hashtags.
  2. Explorer les moteurs de recherche des réseaux sociaux, LinkedIn en tête, idéal pour retracer un parcours.
  3. Identifier les connecteurs : médias, influenceurs et partenaires qui parlent de ces nouveaux acteurs.

Entre l'avant-garde et l'innovation légère, il y a toute une gamme de galeristes. Quatre critères aident à les repérer : le nouvel entrant, qui n'était pas galeriste et le devient ; le galeriste installé qui propose une nouvelle expérience (en 2021, la galerie kamel mennour a ainsi mis en vente des NFT du collectif Obvious) ; le mélange d'activités ; enfin, à en croire les concours de jeunes commissaires, une génération de moins de 30 ans.

Un carré blanc légèrement incliné, peint sur un fond blanc à peine plus chaud
La rupture. Kasimir Malevitch, Composition suprématiste : blanc sur blanc, 1918, huile sur toile. New York, The Museum of Modern Art. Domaine public.

Le modèle traditionnel et ses limites

Pour mesurer une rupture, il faut définir ce qu'on quitte. La figure de référence est Leo Castelli (1907-1999), promoteur de l'expressionnisme abstrait puis du pop art, qui construit des carrières et commence à se placer du côté du vendeur, quand un Félix Fénéon ou un Ambroise Vollard cherchaient d'abord à découvrir l'avant-garde. Ces trois figures sont détaillées dans Travailler avec les nouveaux agents.

Un homme barbu en costume sombre, assis jambes croisées, les mains jointes sur le genou, devant une fenêtre
Le marchand découvreur. Paul Cézanne, Portrait d'Ambroise Vollard, 1899, huile sur toile. Paris, Petit Palais, musée des Beaux-Arts de la Ville de Paris. La photographie de Leo Castelli par Hans Namuth montrée pendant le webinaire, protégée, n'est pas reproduite. Image : Paris Musées, CC0.

D'où une définition simple. Un galeriste, c'est un espace ou une personne qui choisit de vous exposer dans le but de vous vendre à sa clientèle. Ce n'est pas une personne qui vous fait payer pour vous exposer. Le modèle classique : une vingtaine d'artistes, des foires, parfois internationales, des murs dont le galeriste est locataire ou propriétaire, et un travail de diffusion qui fait entrer ses artistes dans des collections : musées, 1 % artistique, appels à projets.

Une motte de terre d'où montent des herbes folles, des graminées et des pissenlits, peinte avec minutie sur un fond clair
Ce qu'est un galeriste. Albrecht Dürer, La Grande Touffe d'herbes, 1503, aquarelle et gouache sur papier. Vienne, Albertina. Domaine public.

Ce modèle vieillit. En 2012, le ministère de la Culture recensait quelque 2 200 galeries d'art contemporain en France, près de la moitié sans aucun salarié (chiffres détaillés dans Le circuit des galeries alternatives) : une petite économie, sur un marché saturé, qui doit innover. D'après les retours de terrain de 2022, le modèle tient encore, surtout en région, chez des galeries qui ont leur clientèle et font un vrai travail de terrain, souvent portées à bout de bras par une ou deux personnes. Trois ans plus tard, le baromètre du Comité professionnel des galeries d'art (juillet 2025) confirme la tension : sur 2024 et le premier semestre 2025, 12 % de ses galeries membres font état de difficultés majeures, et plus de la moitié d'entre elles ferment ou sont en liquidation ; le comité s'inquiète aussi de l'absence de renouvellement des générations.

C'est ce qu'on appelle un océan rouge, par opposition à l'océan bleu, où l'on crée une demande nouvelle (voir Trouver des clients). Sur une foire de galeries comme Lille Art Up! (18e édition en mars 2026), tout nouveau venu, même excellent, prend des parts de marché à d'autres. C'est vers l'océan bleu, des gens qui ne venaient pas pour l'art, que vont les nouveaux galeristes.

Hybrider, habiter, voyager

Mélanger les activités. Le cas le plus drôle est peut-être celui de la Bakery Art Gallery, à Bordeaux : une boulangerie biologique doublée d'une galerie d'art contemporain, où l'on achète son pain et une œuvre. Des hôtels se dotent d'un « art concierge » et accueillent des expositions, comme le Drawing Hotel à Paris. Les librairies-galeries sont plus classiques ; en mars 2021, quand les galeries ont dû fermer et que les librairies restaient ouvertes, la galerie parisienne Loeve&Co est devenue librairie en quatre jours pour continuer d'exister. La même année, la Galleria Continua ouvrait son espace parisien avec une exposition conçue par JR, qui imaginait le lieu à mi-chemin entre la cathédrale et le supermarché. Le mélange des genres assure une certaine stabilité économique et attire de nouveaux acheteurs. C'est l'hybridation, ou fertilisation croisée. Pour trouver ces galeristes, raisonnez par association : il existe forcément un garage qui vend des voitures et fait aussi galerie. Mots-clés : art, épicerie, conciergerie, art concierge, librairie, « x » + gallery.

Casser l'effet white cube. Beaucoup d'acheteurs n'osent pas entrer dans la salle blanche. D'où l'appartement-galerie, lieu de vie où tout peut s'acheter, un peu comme dans les cafés-brocantes : la céramique voisine avec la photographie, et le galeriste devient celui qui compose un intérieur. Les œuvres, souvent décoratives, y trouvent leur public. Certains ont même proposé d'exposer chez l'habitant, le galeriste venant chez vous. Mots-clés : galerie appartement, appartement galerie, App'Art.

Se passer de galerie. Première des ruptures, et ancienne : le galeriste sans murs, qui expose dans des foires, des événements éphémères, des lieux prêtés ou délaissés. Arts Évasion, fondée en 2019 dans le Tarn, se présente ainsi comme une galerie d'art nomade et passe par les foires. Certains galeristes nomades ouvrent ensuite un lieu. Mots-clés : galerie itinérante, galerie nomade.

Tous en tirent la même leçon : le métier, c'est le choix et la diffusion. Quel que soit le mode de diffusion, dès qu'il y a un choix, il y a un galeriste. Et le choix implique, le plus souvent, peu d'artistes.

Internet, du vertical à l'horizontal

À la mort de Castelli, en 1999, Internet émerge. Il fait passer d'un monde vertical à un monde horizontal : avant, une figure d'autorité disait à l'acheteur quoi acheter ; aujourd'hui, l'acheteur trouve tout en ligne et compare. Tout le monde peut devenir galeriste pour sa niche, y compris des médias. Les contacts se trouvent plus facilement ; les sollicitations aussi.

Une distinction s'impose : une galerie en ligne n'est pas une plateforme. La plateforme, c'est l'idée qu'il n'y a pas de curation ; or le galeriste est celui qui choisit. Entre les deux, les modèles se croisent : des galeries physiques qui vendent beaucoup en ligne, et des galeries en ligne qui organisent des expositions éphémères, sortes de galeries nomades nées sur le web.

Les galeries établies qui font évoluer leurs usages ne vous répondront pas forcément facilement. Les nouveaux venus, si : ils se demandent ce qu'est être galeriste aujourd'hui, ils sont ouverts au dialogue et, mieux, ils ont besoin des artistes pour penser leur métier. D'où l'intérêt de repérer vite les petits nouveaux (voir le « petit nouveau » dans Trouver des clients).

Repérer les petits nouveaux

Profil 1 : l'entrepreneur. Il ne vient pas du monde curatorial mais d'une innovation technologique. Exemple en 2022 : le tableau numérique, un écran très fin qui ressemble à s'y méprendre à un tableau. L'acheteur achète le cadre, puis choisit chaque mois ce qu'il y affiche dans un catalogue d'artistes rémunérés en droits d'auteur. Une jeune société belge proposait ainsi un cadre à encre électronique consacré à la photographie, et un grand fabricant de téléviseurs vend un écran qui se fait tableau. Venus d'un autre monde que l'art, ces entrepreneurs ont des choix curatoriaux à construire : les artistes ont là un rôle à jouer. Pour les trouver : les forums Entreprendre dans la culture du ministère de la Culture (l'édition nationale 2026 s'est tenue à Paris en juillet) et les incubateurs d'écoles, comme celui de l'IESA.

La nuit, dans une rue bordée de maisons, une vieille marchande éclairée par une bougie tend un œuf à une jeune femme qui tient un panier ; un homme en haut-de-forme observe la scène
L'entrepreneur. Petrus van Schendel, Marché de nuit à Rotterdam, avant 1870, huile sur panneau. Collection particulière. Domaine public.

Profil 2 : le curateur. Ce galeriste sans galerie sélectionne des artistes pour les exposer, voire les vendre. Comme les artistes, les curateurs se regroupent en collectifs, souvent au sortir des écoles : les galeristes de demain sont peut-être là, en train d'éclore. Regardez les bourses et résidences de curation, en France comme à l'étranger : leurs lauréats sont des profils à suivre sur Instagram ou LinkedIn. C'est une veille à tenir régulièrement, avec une démarche de prise de contact.

Profil 3 : l'étudiant en marché de l'art. Des écoles comme l'IESA, l'ICART, l'EAC ou le Paris College of Art préparent des étudiants qui cherchent des stages pour valider leur année. Accueillir un stagiaire, c'est se faire aider et comprendre de l'intérieur les attentes des futurs galeristes. Un stage passe par une convention signée avec l'école (Code de l'éducation, art. L124-1) ; au-delà de deux mois dans l'année, consécutifs ou non, il doit être gratifié (art. L124-6, à jour au 4 octobre 2026). Suivez aussi ceux qui se lancent : jeunes commissaires, créateurs de contenus, associations comme le Club 707, fondé à Paris en 2020 pour mettre en réseau les créateurs indépendants.

Plateformes et NFT bousculent l'activité des galeristes comme celle des artistes. Marc Aurèle conseillait d'aborder l'avenir avec la même raison que le présent (Pensées, VII, 8). Or le présent montre que plus le marché se dématérialise, plus il a besoin de tiers de confiance. Danae, galerie d'art numérique fondée à Paris en 2021, confie ses expositions à une commissaire ; une grande plateforme d'enchères en ligne fait présenter ses lots par des experts ; une plateforme de vente d'œuvres publie des sélections signées par ses curateurs. Le dénominateur commun reste le même : quelqu'un qui sélectionne un travail qui lui plaît, pour œuvrer à sa diffusion.

Exposer en entreprise : le témoignage de Récurrence Photo

Fabienne Perrut a fondé Récurrence Photo, qui expose de la photographie d'art dans les entreprises : accueil, couloirs, salles de réunion. Les expositions sont renouvelées tous les deux ou trois mois ; en 2022, la société en montait une cinquantaine par an. Curatrice ? Elle se décrit d'abord comme commerciale : son métier est d'implanter de l'art dans des lieux, en sélectionnant des œuvres pour leur apporter des murs.

Elle se voit en complément des galeries. Leur rôle est de sélectionner, d'orienter, de faire produire ; le sien, de donner une seconde vie à des œuvres déjà produites et exposées, auprès d'un public qui n'a rien demandé. La plupart des salariés qui croisent ces expositions n'ont jamais poussé la porte d'une galerie. Tout l'enjeu est de choisir des œuvres qui servent de passerelle vers une première expérience artistique. Les artistes participent aux accrochages et rencontrent les salariés lors de « cafés culture » ; certains visiteurs finissent par acheter un livre, et peut-être demain un tirage. Ses clients : de grandes entreprises, et surtout l'immobilier d'entreprise, qui valorise ses immeubles par l'art (80 % de son chiffre d'affaires en 2022).

Sur les tableaux numériques, sa réserve est celle d'une amatrice : elle aime l'objet photographique, le tirage, le format, l'encadrement, qui disparaissent derrière l'écran. Les appartements-galeries, en revanche, la convainquent : on y entre comme chez soi, sans l'intimidation de la galerie, et l'acheteur peut se projeter.

Questions des participants

Comment les artistes exposés en entreprise sont-ils rémunérés ? Chez Récurrence Photo, en 2022, sur le mode de la location : l'artiste touchait entre 35 et 45 % de ce qui était facturé au client, en droits d'auteur, la logistique restant à la charge de la société.

Le travail du galeriste comprend-il aussi le suivi de la carrière de ses artistes ? Cela dépend de son positionnement. Avec un très grand catalogue, comme chez un courtier, ce n'est pas possible ; avec une vingtaine d'artistes, le suivi est plus étroit ; sinon, il se limite aux événements. Certains galeristes répondent même avec leur artiste à des appels à projets, notamment pour le 1 % artistique, mais c'est loin d'être systématique.

Fiche pratique à télécharger

Annuaire : les nouveaux modèles de galeries : galeries qui mêlent les activités, maisons-galeries, galeries nomades ou en ligne, collectifs d'artistes, curateurs et écoles : des exemples actifs à Paris et en région

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Pour aller plus loin

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