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L'artiste et le marché de la décoration : trouver sa place sans perdre sa démarche

Compte rendu du webinaire du 30 mars 2023, animé par Pierre-Benoit Roux, cofondateur de La Condamine.

Quelle est la place de l'artiste dans le marché de la décoration d'intérieur ? Le mot important est la place. Se positionner, c'est à la fois une démarche et un environnement de réception, c'est-à-dire un circuit de distribution. Choisir celui de la décoration, souvent plus viable économiquement, peut vous fermer d'autres circuits. Avant de prospecter décorateurs, boutiques ou éditeurs, sachez de quoi vous héritez, et ce que ce choix engage.

Une distinction dont vous héritez

Le marché de la décoration n'a pas toujours existé à part. Giovanni Bellini, peintre officiel de Venise, est aujourd'hui tenu pour un maître. Mais l'atelier familial, celui de son père Jacopo, était une petite entreprise, où se formèrent, selon la tradition, Giorgione et Titien. On y produisait des Vierges à l'Enfant à la douzaine, sur commande : l'homme en prière, à droite, est probablement le commanditaire. On venait voir l'atelier comme on viendrait voir un décorateur.

La Vierge tient l'Enfant debout sur un parapet, entourée de quatre saints ; en bas à droite, un homme en prière, la main de saint Pierre posée sur sa tête
L'atelier, une entreprise de commandes. Giovanni Bellini et son atelier, La Vierge et l'Enfant entourés de saint Jean-Baptiste, sainte Marie-Madeleine (?), saint Georges, saint Pierre et un donateur, entre 1475 et 1500, huile sur bois. Paris, musée du Louvre (RF 2097). Domaine public.

La frontière est donc poreuse. Spinoza l'écrivait à Schuller en 1674 : les hommes se croient libres parce qu'ils ignorent les causes qui les déterminent. Connaître celles de vos représentations, c'est pouvoir en jouer plutôt que les subir.

Ces représentations tiennent à la distinction, au sens de Pierre Bourdieu. Les académies ont consacré des arts nobles, la peinture, la sculpture, la gravure, l'architecture, et jusqu'à une hiérarchie des genres à l'intérieur de la peinture. En 1769, Jean-Baptiste Greuze, connu pour ses scènes de la vie quotidienne, présente un tableau d'histoire pour être reçu peintre d'histoire ; l'Académie royale ne l'admet que comme peintre de genre.

Un empereur romain à demi allongé sur un lit tend le bras vers son fils debout, sous le regard de soldats et de conseillers
La hiérarchie des genres. Jean-Baptiste Greuze, Septime Sévère et Caracalla, 1769, huile sur toile. Paris, musée du Louvre. Présenté comme tableau d'histoire, il ne fit recevoir Greuze à l'Académie que comme peintre de genre. Domaine public.

La modernité a durci l'opposition. L'art y est pensé comme autotélique : l'œuvre n'aurait d'autre fin qu'elle-même, et tout ce qui attire le spectateur hors d'elle serait à proscrire, résume la philosophe Carole Talon-Hugon. En face, une vision fonctionnelle, où l'art devient un moyen : les arts décoratifs, dits aussi arts appliqués, longtemps rangés parmi les arts mineurs, et qui englobent les métiers d'art comme les spécialités des décorateurs et architectes d'intérieur. La distinction se prolonge dans les statuts : artistes-auteurs et artisans d'art ne déclarent pas leur activité de la même façon (voir Vivre de son art).

Des artistes ont refusé cette hiérarchie. Le sculpteur Aristide Maillol, proche des nabis, ouvre en 1893 un atelier de tapisserie à Banyuls ; il disait avoir trouvé dans la tapisserie l'expression qu'il n'avait pas trouvée dans la peinture.

Lithographie en noir : quatre jeunes femmes jouent de la musique dans un jardin, dans une bordure de fleurs qui imite celle d'une tapisserie
Trouver son expression dans la tapisserie. Aristide Maillol, Tapisserie ou Concert champêtre, 1895, lithographie publiée dans l'album L'Épreuve (mai 1895). Amsterdam, Rijksmuseum (RP-P-1967-1086). Le webinaire montrait sa broderie La Vague (1896), dont nous n'avons pas trouvé de reproduction libre. Image : Rijksmuseum, CC0.

Ce que le choix de la décoration engage

Cinq enjeux sont à connaître avant de vous lancer.

  • La légitimité. Une pratique perçue comme décorative est plus difficile à défendre dans les circuits de l'art contemporain : une aide de la DRAC (aide individuelle à la création, aide à l'installation d'atelier), certains prix, une résidence cofinancée par l'État, dont les comités évaluent d'abord une recherche plastique.
  • Un circuit de distribution propre, qui peut exclure des autres.
  • Une identité proche de l'artisan d'art ou du designer. Céramistes, illustrateurs, graphistes, graveurs vivent cette porosité : des designers se disent artistes, des artistes se disent artisans d'art, ce qui peut ouvrir certaines galeries. C'est d'abord un choix de communication.
  • Un style identifiable et déclinable, en motifs, sur plusieurs supports, et sur mesure. La commande est ici essentielle, comme chez Bellini : c'est sur elle que travaillent les décorateurs.
  • Une communication moins axée sur la démarche : la technicité, la matière, la qualité d'exécution passent devant la réflexion plastique.

Ce marché joue avec les codes de l'art. Le nabi Jan Verkade rapporte dans ses mémoires, Le Tourment de Dieu (1923), le mot d'ordre lancé vers 1890 d'un atelier à l'autre : des murs à décorer, à bas la perspective ; il n'y a pas de tableaux, il n'y a que des décorations. Tout artiste, en somme, peut être décorateur. À l'inverse, des acteurs du marché empruntent les codes des galeries pour vendre des œuvres à fonction décorative, dans un réseau qui a sa propre distribution, celui que la sociologue Francine Couture étudiait en 1981 (voir Tirages et reproductions).

Dans un salon tapissé de motifs, une femme au piano et des personnages se fondent dans les tissus, les tapis et les bouquets
Des murs à décorer. Édouard Vuillard, Personnages dans un intérieur : la musique, 1896, peinture à la colle sur toile, l'un des panneaux peints pour la bibliothèque du docteur Henri Vaquez. Paris, Petit Palais, musée des Beaux-Arts de la Ville de Paris. Image : Paris Musées, CC0.

Trois familles de lieux à prospecter

1. La galerie à fonction décorative qui ne dit pas son nom. Elle se dit galerie, propose des œuvres à accrocher, mais n'écrit jamais que son but est de décorer. Elle prend deux formes.

  • La galerie « accessible » : des reproductions et quelques originaux, souvent à moins de 500 € en 2023, des œuvres graphiques et lisibles (illustration, estampe), des objets dérivés. Son lexique : démocratiser l'art, mettre de l'art chez soi, une œuvre qui fait du bien. Collectifs, associations et micro-éditeurs qui s'autodistribuent suivent la même logique, sans entrer dans le jeu de l'art savant, celui des galeries du Comité professionnel des galeries d'art et des foires sélectives. Vous pouvez y consacrer une partie de votre production, à la manière de l'atelier de Bellini : des motifs récurrents, des estampes, des pièces qui demandent moins de temps. Ces galeries sont souvent petites et locales, difficiles à trouver sur Internet : cherchez par capillarité, en regardant sur Instagram quels comptes suivent celles que vous avez repérées (voir Trouver des clients).
  • La galerie qui mêle design et art : meubles, lampes, céramiques et œuvres côte à côte, des prix souvent supérieurs à 1 000 €, des salons de design plutôt que des foires d'art. Elle emploie les mots design, galerie, artisanat et artiste, et reprend les codes de la mode : des saisons, des collections. La décoration n'est donc pas l'apanage des petits prix.

La communication change avec le lieu. La sculptrice Elisa Uberti travaille le grès, crée sculptures et lampes, se présente à la fois comme artisane, artiste et designer, et des magazines de décoration lui ont consacré des articles. Quand l'œuvre devient un moyen d'avoir un intérieur agréable, sa place se déplace : vos photographies doivent la montrer in situ, dans sa relation à un espace et à d'autres objets, avec la qualité d'un magazine. Les sites et magazines de décoration écrivent beaucoup sur les artistes et les artisans d'art, et font vendre : c'est toute une stratégie média. En 2023, les grandes plateformes d'art en ligne publiaient déjà des conseils pour décorer son intérieur avec des œuvres.

2. La galerie para-artistique. Encadreurs qui ont un showroom, ateliers d'artistes qui donnent des cours et exposent d'autres artistes : vendre n'est pas leur activité principale, mais ils vendent. Faites jouer la proximité : appelez, passez, relancez. Vous leur parlez directement, et la prospection est souvent plus simple qu'avec une galerie.

3. Les nouveaux espaces de la décoration, qui ne jouent plus avec l'image de la galerie : magasins d'ameublement, sites de brocante en ligne, boutiques de créateurs, ventes aux enchères en ligne tournées vers la décoration. L'art y est une plus-value ou un complément. Les enseignes de mobilier sont souvent réceptives aux œuvres qui vont avec leurs meubles, parce qu'elles aident le client à se projeter.

Un intérieur vide aux murs clairs : trois portes blanches ouvertes en enfilade sur un parquet sombre
Des espaces où l'art est un complément. Vilhelm Hammershøi, Portes ouvertes, 1905, huile sur toile. Copenhague, Davids Samling (B 309). Le webinaire montrait ici Empty Rooms d'Edward Gordon, œuvre protégée. Domaine public.

Motifs, éditeurs et commandes : ce que vous cédez

D'autres supports peuvent accueillir vos motifs : c'est le monde des éditeurs de papier peint, de tapis, de textile d'ameublement ou de papeterie en grand volume, qui font entrer des artistes dans leur catalogue ou proposent des collaborations. Votre nom n'est pas toujours mis en avant, mais vous touchez des droits d'auteur, et un motif décliné mille fois est aussi une stratégie de visibilité : les dessins de Léon Bakst pour les Ballets russes ont nourri la mode de leur temps. L'auto-édition, elle, est souvent moins intéressante financièrement (voir Produits dérivés).

Côté droit, à jour au 4 octobre 2026. Être payé pour créer une œuvre, pour un hôtel ou un particulier, ne vous retire pas votre droit d'auteur (code de la propriété intellectuelle, art. L111-1), et l'acheteur de l'objet n'acquiert aucun droit d'exploitation (art. L111-3). Pour reproduire votre œuvre sur un tissu ou dans un catalogue, il faut une cession écrite (art. L131-2), où chaque droit est mentionné à part et délimité quant à son étendue, sa destination, son lieu et sa durée (art. L131-3). Votre rémunération doit être « appropriée et proportionnelle aux recettes » ; le forfait n'est admis que dans des cas précis, par exemple quand l'œuvre n'a qu'un caractère accessoire dans l'objet exploité (art. L131-4, version en vigueur depuis le 17 février 2024). Le droit au respect de votre nom, enfin, est inaliénable (art. L121-1) : écrivez dans le contrat comment vous serez crédité. Ces repères complètent ceux de Protéger ses œuvres.

Panneau décoratif foisonnant : des nymphes nues courent parmi des feuillages dorés, des branches rouges, des oiseaux et des léopards
Un intérieur entier sur commande. Robert Burns, La Chasse (The Hunt, autrefois Diane et ses nymphes), vers 1926, huile et feuille d'or sur toile, 198 × 198 cm. Édimbourg, Scottish National Gallery (NG 2450). Peint pour les salons de thé Crawford, sur Princes Street, dont Burns dessina tout le décor, des peintures murales aux présentoirs à gâteaux. Domaine public.

Les intermédiaires de la décoration

Entre vous et l'acheteur, les intermédiaires forment un dégradé plutôt que des catégories étanches, et jouent avec l'image du galeriste, du décorateur ou de l'architecte : agences entre art et décoration, qui achètent des œuvres pour décorer un intérieur ; chasseurs d'art, qui cherchent des artistes pour des clients qui redécorent leur maison ; agences de décoration qui gèrent des chantiers entiers et y intègrent l'achat ou la commande d'une œuvre ; petites galeries qui vendent aussi un service de décoration. Ils connaissent leur clientèle, ont des chantiers, cherchent des artistes pour des commandes, parfois à l'international. Vous pouvez les démarcher.

Trois pistes : rencontrer des cabinets d'architectes d'intérieur sur les salons spécialisés ; trouver des intermédiaires à l'international ; contacter directement les décorateurs et architectes d'intérieur indépendants, nombreux sur les plateformes qui les recensent et sur Instagram. Vos mots-clés : chasseur d'art, agence de décoration, décorateur, architecte d'intérieur. Pour organiser la recherche, reprenez le protocole des nouveaux agents. Pour la location d'œuvres aux entreprises et aux particuliers, voir Louer ses œuvres ; pour les reproductions, Tirages et reproductions.

Se positionner sans perdre sa démarche

Le marché de la décoration, tenu pour mineur, a lui aussi ses marqueurs de reconnaissance, qui permettent de vendre plus cher ou à une clientèle plus aisée. Alberti, dans son De pictura (1435), voulait que le peintre cherche par son œuvre l'estime plutôt que la richesse, en touchant les yeux et l'âme du spectateur. Ici, l'estime vient aussi du milieu de la décoration.

  • Les salons sélectifs, entre art et métiers d'art, servent de tremplin et font rencontrer architectes d'intérieur et éditeurs. Révélations, biennale internationale des métiers d'art et de la création organisée par Ateliers d'Art de France, a réuni plus de 550 créateurs de 35 pays au Grand Palais du 21 au 25 mai 2025 ; Maison&Objet, salon professionnel de la décoration et du design, s'est tenu du 10 au 14 septembre 2026 à Paris Nord Villepinte. Être sélectionné vaut reconnaissance ; le stand reste un coût (voir Participer à des salons).
  • Un réseau structuré, relié aux métiers d'art : Ateliers d'Art de France, syndicat professionnel ; les Journées européennes des métiers d'art, organisées par l'Institut pour les savoir-faire français (ancien Institut national des métiers d'art), du 7 au 12 avril en 2026 ; le label d'État Entreprise du patrimoine vivant, attribué à des entreprises.
  • Des aides, comme pour les arts plastiques ; en 2023, il s'agissait surtout de prêts (voir Trouver des sources de financement). L'assurance prospection de Bpifrance avance une partie des dépenses de prospection à l'export, salons compris, et n'est remboursée qu'en partie si la prospection échoue. Elle s'adresse aux entreprises : vérifiez votre éligibilité.

Deux profils montrent l'étendue du panel. Caroline Besse, artisane-peintre, a inventé son médium, qui mêle la fluidité de l'encre de Chine et des minéraux broyés : une démarche artistique et une démarche technique fortes, une communication qui passe par les métiers d'art et lui permet aussi de vendre des tableaux. Ses marqueurs valident un positionnement haut de gamme : lauréate de la bourse Matière(s) du fonds de dotation Verrecchia, Grand Prix de la création de la Ville de Paris en 2022, des salons. À l'autre bout, une aquarelliste qui vend en direct suit une approche de marque : un univers reconnaissable (le surf, la plage, des couleurs récurrentes), des réductions en ligne, Instagram comme canal d'acquisition, des prix d'entrée bas, des fresques sur commande, et l'impression à la demande pour ne pas immobiliser de stock.

Avant de prospecter, posez-vous quelques questions. Y a-t-il dans ma production quelque chose qui peut se décliner ? Si mon travail relève plutôt de l'art savant, des galeries qui mêlent art et design pourraient-elles s'y intéresser ? Suis-je prêt à une communication qui m'inscrit dans le réseau de la décoration, avec ses mots et ses photographies ? Ce choix me ferme-t-il des portes, et est-ce grave, au regard de là où je veux aller ? Les réponses dessinent une trajectoire. Rien ne vous oblige à chercher la reconnaissance du réseau savant : c'est vous qui choisissez ceux qui vous légitiment.

Questions des participants

Est-ce trop d'avoir deux identités, l'une décorative, l'autre « savante » ? C'est plus simple d'en avoir une, mais les deux sont possibles : tout se joue dans la communication. Vous pouvez demander une aide de la DRAC pour vos performances, et vendre par ailleurs sur des sites qui reprennent les codes de la galerie sans s'opposer frontalement aux institutions. Et gardez le même nom.

Que change l'intelligence artificielle, avec ses procédés d'impression ? C'est presque un sujet à part. Après l'effondrement des NFT, l'IA produit des formes que l'artiste peut reprendre et transformer comme une matière plastique. Ce n'est pas un adversaire de l'artiste, mais un outil parmi d'autres ; une œuvre ainsi faite peut avoir une fonction décorative comme relever d'une démarche contemporaine.

Fiche pratique à télécharger

Annuaire : l'artiste et le marché de la décoration : galeries accessibles ou mêlant art et design, encadreurs, boutiques, éditeurs, intermédiaires, médias et salons, vérifiés en octobre 2026, et un cahier de prospection à remplir

PDF à imprimer Version modifiable (.docx)

Pour aller plus loin

Revoir le webinaire

Replay du webinaireArtiste et décoration d'intérieur : où vendre, comment

Vidéo de la chaîne YouTube de La Condamine. Le lecteur ne se charge qu'au clic.

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